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Buridan le héros de la Tour de Nesle Beq michel Zévaco Buridan le héros de la Tour de Nesle


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Le mystérieux rendez-vous


Tout près du Louvre s’ouvrait la rue Fromentel, ou Froidmantel, étroit passage où deux cavaliers pouvaient à peine se présenter de front. Car les rues, alors, n’étaient que des ruelles, et les ruelles des boyaux.

Paris n’était pas encore la belle ville qu’elle devait devenir plus tard sous François Ier et qui ne devait s’épanouir en plein qu’à partir d’Henri IV.

À l’époque reculée où régnait le roi Louis le Hutin, Paris était un inextricable fouillis de voies tortueuses, capricieuses, biscornues, titubantes, les maisons plantées chacune à sa guise, de côté, de travers, en long ou en large, celle-ci bouchant tout à coup la rue, celle-là se renfrognant au contraire, lacis impénétrable avec, comme points de repères, les églises, les hôtels seigneuriaux, les piloris et les gibets, assemblage informe de maisons bancales ou boiteuses s’appuyant cahin-caha les unes sur les autres, s’enjambant ou se soutenant, étages se surplombant, toitures aiguës, se touchant d’un bord à l’autre de la rue et dansant dans les airs une ronde folle, pignons à croisillons de bois, petites fenêtres à vitraux enchâssés dans les filets de plomb et placées au hasard, un défi général à la bonne règle, un reniement universel de l’alignement, l’exubérance de la fantaisie, une indépendance échevelée à laquelle tôt ou tard la police et l’art coalisés devaient mettre bon ordre : car l’indépendance est aussi dangereuse dans l’apparence d’une ville que dans l’esprit d’un peuple. Et il faut dire qu’il y avait alors autant d’indépendance que les mœurs en pouvaient supposer. La foule parlait au roi comme sûrement elle n’oserait parler aujourd’hui à un brigadier de sergents de ville. En revanche, la société étant en état de guerre perpétuelle, on vous pendait pour des crimes qui aujourd’hui feraient sourire le brigadier. Et nul ne s’en étonnait, pas plus qu’on ne s’étonne d’un coup de fusil à la guerre. On s’attaquait et on se défendait, du haut en bas de l’échelle sociale, voilà tout.

Pour en revenir à la rue Froidmantel, c’était donc une rue ou plutôt une ruelle sombre entre les toits de laquelle le soleil trouvait à peine place pour risquer un coup d’œil sur la chaussée bourbeuse où coulait un ruisseau, lequel recevait les immondices ménagères, lesquelles attendaient d’être balayées par le grand et unique balayeur public de ce temps : l’orage.

Vers le milieu de la rue, il y avait un enclos au fond duquel s’élevait un vaste et solide bâtiment. Cet enclos était bordé de hautes et solides murailles que, par surcroît de précautions, couronnait une grille de fer en épais barreaux entrecroisés et haute elle-même d’une dizaine de pieds.

De ce bâtiment, et parfois de la cour de l’enclos, s’élevaient de temps à autre des rugissements effrayants. L’été surtout, aux jours où l’air se chargeait d’électricité, ces voix étranges formaient un formidable concert qui portait l’alarme dans tout le voisinage...

Ce bâtiment, c’était le logis des lions de Sa Majesté !

Ce bâtiment, c’était une ménagerie contenant une douzaine de superbes fauves que le roi entretenait et qu’il prenait plaisir à visiter en compagnie de la reine, laquelle aimait fort à contempler de près ces hôtes redoutables.

Or, sur la gauche de l’enclos aux lions, se dressait un antique hôtel qui devait remonter pour le moins à saint Louis, hôtel abandonné en apparence, avec son fossé comblé, ses murs d’enceinte démolis par le temps, ses fenêtres fermées de mémoire de voisins, un hôtel qui avait dû être fort riche et dans lequel nous introduisons le lecteur, le soir même de ce jour où, sur la route de Montfaucon, Jean Buridan, Philippe et Gautier d’Aulnay avaient insulté et provoqué Enguerrand de Marigny.

C’est là, dans une pièce bien conservée donnant sur l’enclos aux lions, autour d’une table qui supportait divers flacons et trois gobelets d’argent, c’est là que nous retrouvons ces trois dignes compagnons que nous demandons la permission de présenter, en engageant notre formelle parole de faire aussi brève que possible cette indispensable présentation.

Buridan était mince et même maigre, mais bien fait de sa personne. Son œil gris, plus astucieux que rêveur ou tendre, sa mine hardie et parfois provocante, son sourire peu bienveillant et plutôt railleur, sa parole mordante et son geste cinglant eussent fait de lui le type du coureur de rues, à cette époque où batailleurs et chercheurs d’aventures pullulaient, mais cet ensemble était corrigé par la finesse du visage et par une certaine dignité inconsciente des attitudes. Il portait fièrement l’épée, et peut-être n’en avait-il pas le droit, vu les récentes prescriptions royales qui enjoignaient, sous peine de mort, à tous les bourgeois, écoliers et manants de sortir sans armes, et permettaient aux seuls gentilshommes le port de la dague ou de la rapière. Mais ce droit, s’il ne l’avait pas, il l’avait pris, voilà tout. Il était toujours vêtu avec beaucoup de soin, bien qu’il fût évident que ses costumes étaient achetés au rabais dans les friperies. Voilà Buridan au physique ; quant au moral, nous le verrons à l’œuvre.

Philippe d’Aulnay pouvait avoir vingt-six ans. C’était un jeune homme aux yeux doux et profonds, d’une beauté de visage très pure, d’une parfaite distinction de manières. Il y avait en lui cette sorte de mélancolie qu’on remarque chez les êtres aux sensations violentes et presque morbides, car il semblait être d’une vibrante sensibilité ; il était de taille moyenne, admirablement proportionné, d’une exquise élégance de gestes, de tenue et de parole.

Moins âgé de deux ans que son frère, plus grand, plus fort que lui, Gautier faisait avec Philippe un contraste frappant. Débraillé, vêtu à la diable, grand coureur de femmes, pilier de cabarets mal famés ; de geste violent, de parole abondante et quelque peu hâbleur ; la figure joyeuse, les joues rouges, la moustache conquérante, toujours prêt à en découdre, on le voyait passer, les épaules roulantes, une immense rapière en travers des mollets, bousculant le bourgeois qui ne se rangeait pas assez vite, glissant aux jolies filles des compliments qui les faisaient rougir et s’enfuir, puis finissant par s’engouffrer dans quelque taverne où il mettait tout sens dessus dessous pour une demi-pinte d’hypocras, jurant, sacrant, ne parlant que de capilotades d’oreilles, de crânes pourfendus et de poitrines percées comme des écumoires : au demeurant, jusqu’à l’heure où nous faisons la connaissance du terrible Gautier, il n’avait encore coupé que les oreilles des têtes de porcs qu’il allait manger à l’auberge de la Fleur de Lys en Grève et dont il raffolait.

Ce trio étant ainsi campé, ou à peu près, nous pouvons nous hasarder dans cette honorable société destinée à jouer un rôle actif dans ce récit.

« Tête et ventre ! criait Gautier avec un rire qui congestionnait sa face, rien que pour revoir la vilaine figure que faisait Marigny, je risquerais volontiers la hart ou la hache !

– Pourquoi pas d’être ébouillanté dans une chaudière sur la place du marché aux pourceaux ! fit Buridan qui semblait de méchante humeur. C’est très joli ce que nous avons fait là, mes braves amis ; devant la cour et le peuple de Paris, nous avons un peu dit ses vérités à ce pendeur, à ce suceur de sang, à ce pillard, à ce tueur de pauvres gens, à ce faussaire de la monnaie publique, à ce... mais la liste des crimes serait trop longue. Donc, nous avons provoqué Marigny, et cela nous donne une crâne allure qui ne me déplaît pas, mais...

– Regretteriez-vous votre belle vaillance de ce matin ? fit doucement Philippe d’Aulnay.

– Oh ! cher ami, ce n’est pas à moi que vous croyez parler. Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, j’irais de nouveau avec vous. N’empêche que c’est vraiment dommage de se dire que trois gaillards comme nous, beaux et bien faits, ne demandant qu’à vivre, vont porter leur tête sur l’échafaud !

– Bah ! fit Gautier, Marigny n’osera pas. Tout Paris se lèverait pour nous défendre. Buridan, nous n’irons pas à l’échafaud, et nos têtes resteront sur nos épaules.

– À moins que nous ne soyons pendus, ou roués, ou écorchés vifs, ou brûlés en Grève, ou soumis à la question jusqu’à ce que mort s’ensuive, et toutes ces manières de trépasser ne sont rien encore à côté des mille autres moyens dont dispose Marigny.

– Où voulez-vous en venir, Buridan ? dit Philippe.

– À ceci, que Marigny nous a sûrement condamnés comme nous l’avons condamné, et que, maintenant, il s’agit de nous défendre... Nous avons attaqué, la riposte sera terrible ; nous avons attaqué à visage découvert, en plein jour ; c’est la nuit, traîtreusement, que viendra cette riposte... nous sommes engagés dans une guerre où il ne sera point fait de quartier.

– Ah ! Buridan, qu’importe ce que peut tenter Marigny ! Nous lui avons dit ce que nous avions sur le cœur. Loyalement, nous l’avons prévenu de notre intention de nous faire justice. Nous lui avons offert le combat... Pour moi, depuis ce matin, je me sens plus léger. Et vous surtout, vous devriez être heureux... vous dont j’envie la chance... vous qui l’avez sauvée... qui lui avez parlé... qui l’avez vue de près...

– Qui ça ? fit Buridan.

– La reine ! répondit sourdement Philippe d’Aulnay, tandis qu’une pâleur s’étendait sur son visage.

– Au fait ! dit Gautier en remplissant son gobelet, la reine nous doit protection, puisque nous l’avons sauvée ! Je dis nous, car Buridan, c’est nous, et nous, c’est Buridan ; il est impossible que Madame Marguerite ignore ce détail. »

Buridan saisit une main de Philippe d’Aulnay.

« Ainsi, dit-il, cette malheureuse passion vous tient toujours au cœur ?...

– Toujours ! Buridan ! dites qu’elle s’est développée au point de faire de moi le plus misérable des hommes ! répondit Philippe en étouffant un sanglot.

– Bois ! fit Gautier d’un ton conciliant. Moi, quand je m’aperçois que je suis amoureux, je bois jusqu’à ce que je roule sous la table, et à mon réveil, plus rien, guéri. Tu vois comme c’est simple. »

Philippe repoussa le gobelet que lui tendait son frère, puis le saisit avec une sorte de rage, le vida d’un trait pour le remplir et le vider encore, comme s’il eût espéré, en effet, noyer son désespoir.

« Tête et ventre ! cria Gautier émerveillé.

– Buridan, continua Philippe en serrant convulsivement la main du jeune homme, vous avez dit passion malheureuse, et c’est vrai, car j’en mourrai. Lorsque j’y pense, lorsque je songe que je suis assez insensé pour aimer la reine de France, il y a des moments où j’ai envie de me briser la tête contre un mur, ou de me fouiller le cœur avec une dague pour essayer d’en arracher cette prodigieuse souffrance qu’est mon amour ! Savez-vous, Buridan, savez-vous que pour un sourire d’elle je me ferais tuer ! Savez-vous, oh ! savez-vous que si elle me commandait de pardonner au meurtrier de mon père et de ma mère, j’oublierais père et mère, et je me mettrais à aimer Marigny ! Savez-vous que ce matin, pour avoir quelque chose d’elle, j’ai franchi le cordon des gardes qu’on avait mis autour de son char brisé, après son départ, et que j’ai volé cette écharpe oubliée sur les coussins, cette écharpe que j’ai là sur la poitrine et qui me brûle le cœur ! Savez-vous que son image adorée me suit partout et toujours, que je veille ou que je rêve, et que je me sens peu à peu mourir parce que je sais que cette image, c’est tout ce que j’aurai jamais d’elle !... »

Philippe d’Aulnay se couvrit les yeux de sa main et laissa éclater ses sanglots.

« Par la tête ! Par le ventre ! rugit Gautier, je vais pleurer comme un veau, moi ! Eh ! que diable ! veux-tu que j’aille te la chercher, ta Marguerite ? Je cours au Louvre, je la saisis et je te l’amène !... Et, d’ailleurs, je ne vois pas ce qu’il y a de si terrible à être amoureux !... Moi aussi, je suis amoureux !

– Depuis combien de minutes ? fit Buridan.

– Il y a, ma foi, quelques heures : depuis ce matin.

– Et de qui êtes-vous amoureux, mon digne Gautier ?

– Des princesses Blanche et Jeanne, dit Gautier sans sourciller.

– Des deux à la fois ?...

– Mais oui. Pourquoi pas, puisque les donzelles sont également jolies ? Et puis, mon frère aimant une reine, je ne puis moins faire que d’aimer deux princesses pour établir la balance. »

Buridan approuva d’un signe de tête cette arithmétique amoureuse.

À ce moment, des rugissements montèrent de la cour de l’enclos voisin, et on entendit une voix d’homme qui hurlait :

« La paix, Brutus ! La paix, Néron ! Ou gare à la fourche !

– Qu’est-ce que c’est que ça ? fit Buridan.

– Ça, dit Gautier, ce sont les lions de la reine qui plaisantent, et leur gardien, le digne Stragildo, qui gourmande. Dieu me damne si je n’aime mieux la voix des fauves que celle de l’homme !...

– Buridan, dit Philippe, vous avez entendu rugir le lion. Eh bien, figurez-vous que c’est la voix de mon amour dans mon cœur. Ces bêtes sauvages, Buridan, je les envie, je les trouve plus heureuses que moi ! Car elle vient les voir, elle les caresse de son regard, elle leur parle doucement... Et moi, alors caché derrière cette fenêtre, je pleure de n’être qu’un homme...

– Un homme ! fit Buridan. Oui, tâchez d’être un homme, Philippe ! Je sais ce que c’est que d’aimer. Et moi aussi, si celle que j’aime ne pouvait être à moi, il me semble que je serais bien malheureux. Mais il me semble aussi que je n’oublierais pas pour cela le danger que courent mes amis.

– Vous avez raison ! s’écria fiévreusement Philippe. J’oublie que depuis ce matin nous sommes liés par une destinée commune, et que je me dois à vous... Pardonnez-moi, ami... Nous avons entrepris une lutte terrible, et avant même de songer à la mort, il faut vaincre !

– Vous voilà comme je vous aime, vaillant, prêt à faire face au péril, capable de vous mesurer avec un Marigny !... Voici donc ce que je prépare : il est sûr que Marigny ne viendra pas au Pré-aux-Clercs, mais il est non moins sûr qu’il y enverra un nombre respectable de sbires et d’archers pour nous arrêter. Car il sait bien que nous irons, nous ! Eh bien, tenez-vous prêts, car je n’ai pas envie d’aller moisir au Châtelet ou au Temple et je prépare une défense dont il sera parlé, je vous jure !

– Par la sambleu ! rugit Gautier enthousiasmé.

– Ce soir même, j’ai rendez-vous avec quelques beaux garçons. Nous irons sur le Pré-aux-Clercs, escortés par des gens capables de faire trembler le roi dans son Louvre !

– Ah ! ah ! s’écria Gautier en assenant un coup de poing à la table. Il paraît que nous allons en découdre ! Il paraît que nous allons un peu frotter messieurs du guet ! Tête et ventre ! Je ne suis pas content si je n’en occis une vingtaine à moi tout seul, et si je n’emporte leurs vingt paires d’oreilles pour les faire manger à leurs camarades survivants !...

– Adieu donc ! fit Buridan qui se leva. Si nous avons étonné Paris par notre provocation, nous l’étonnerons davantage lorsque nous nous rendrons sur le Pré-aux-Clercs. Mais, d’ici là, pas d’imprudence, pas même pour voir la reine, Philippe, pas même pour admirer les princesses, Gautier ! Si vous sortez, soyez armés jusqu’aux dents. Si vous allez au cabaret, que l’hôte boive d’abord devant vous du vin qu’il verse. Si quelqu’un veut vous aborder dans la rue, dégainez d’abord et causez ensuite. Car le poison et le poignard sont les armes favorites d’Enguerrand de Marigny, et songez que si cet homme pouvait tuer à distance par la pensée, nous serions foudroyés à l’instant. »

Et Buridan s’étant élancé au-dehors, Gautier, tout frissonnant, se hâta vers la porte pour tendre la chaîne et pousser les verrous.

Mais à cette porte même, à ce moment, on frappa !

Gautier d’Aulnay était aussi brave que son frère et que Buridan. Mais il sentit un rapide frisson courir sur son échine. Après les paroles de Buridan, cette visite imprévue dans cet hôtel abandonné où nul ne savait leur présence le frappait d’une sorte de terreur superstitieuse.

« Qui va là ? gronda-t-il.

– Quelqu’un qui désire parler à messires Philippe et Gautier d’Aulnay pour affaire d’importance.

– Allez au diable ! gronda Gautier.

– Ouvre ! » dit froidement Philippe.

Gautier tira sa dague, puis ouvrit. Un homme était là, masqué, encapuchonné, qui s’inclina profondément avec un respect ironique.

« Comment savez-vous que nous sommes ici ce soir ? demanda Philippe en essayant vainement de dévisager l’homme.

– Qu’importe ! Puisque je vous trouve, c’est l’essentiel !

– Entrez...

– Inutile. Je n’ai que quelques mots à vous dire...

– Parle donc, fusses-tu Satan cherchant à nous attirer en enfer ! » gronda Gautier.

L’homme tressaillit.

« Parlez mon ami », dit Philippe.

L’inconnu, alors, se pencha vers eux et murmura :

« Un terrible danger vous menace, un redoutable ennemi vous guette. Voulez-vous échapper au danger ? Voulez-vous terrasser l’ennemi ?

– Je devine de quoi et de qui vous parlez. Mais vous, au nom de qui venez-vous ?

– Au nom d’une puissante personne qui, ce matin, vous a vus à Montfaucon et qui hait mortellement celui que vous haïssez. Si vous voulez venger votre père et votre mère assassinés, rendez-vous ce soir à dix heures sur les berges de la Seine et suivez celui qui vous dira : « Marigny » et à qui vous répondrez : « Montfaucon ! »

– Et sur quelle rive de la Seine devrons-nous nous trouver ?

– Au pied de la Tour de Nesle ! »

Sur ces mots, l’inconnu fit une deuxième salutation plus profonde que la première et disparut au fond de l’escalier branlant de l’antique hôtel d’Aulnay, laissant les deux frères stupéfaits.

*

Buridan, après avoir quitté ses amis, s’était engagé dans la rue Froidmantel, se dirigeant vers la Halle.



Mais il n’avait pas fait dix pas, qu’une femme sortant d’une encoignure s’approcha de lui, le toucha au bras et murmura :

« Bonsoir, Jean Buridan ! »

Buridan jeta un rapide regard autour de lui en portant la main à sa dague, mais voyant que la rue était parfaitement paisible et déserte, il ramena ses yeux sur celle qui lui parlait.

Elle était impénétrable, la tête couverte de sa capuche rabattue, et masquée par surcroît.

« Holà ! fit Buridan, es-tu donc sorcière, toi qui sais mon nom ?

– Peut-être ! fit sourdement la femme.

– Bah ! Et que me veux-tu ? Si tu viens m’inviter à quelque sabbat, ce que j’accepterais d’ailleurs, je te prierai de remettre ton invitation à plus tard, car je suis fort pressé...

– Buridan, dit la femme, veux-tu triompher de Marigny ? Veux-tu tenir à ta merci cet ennemi qui ne te pardonnera pas, qui te guette, et qui t’aurait déjà fait saisir si une puissante volonté ne t’avait sauvé... pour aujourd’hui ?

– Triompher de Marigny ! Certes, je le veux !

– Buridan, tu es pauvre et sans avenir assuré. Veux-tu d’un coup gagner la fortune et les honneurs ?

– Voilà qui me conviendrait assez. Tu parles d’or, bonne femme.

– Eh bien, cette puissante personne dont je te parlais t’attend ce soir, à dix heures et demie : trouve-toi à ce moment au rendez-vous, où tu verras quelqu’un qui te dira : « Marigny. » Toi, tu répondras : « Montfaucon. »

– Et où est ce rendez-vous ?

– Au pied de la Tour de Nesle... »

L’inconnue, alors, fit une révérence et, rapide, silencieuse, s’éloigna, pareille à un spectre.

Suivons-la un instant.

Elle pénétra dans le Louvre où les sentinelles la virent passer avec une sorte de respect mêlé de terreur, traversa plusieurs cours, parvint à un escalier dérobé qu’elle monta, et pénétra enfin dans une galerie au fond de laquelle se trouvait un oratoire où, pâle et palpitante, attendait une femme.

« Est-ce fait, Mabel ?... murmura en frissonnant l’habitante de l’oratoire...

– Oui, Majesté !... » répondit celle qui s’appelait Mabel.

La reine Marguerite de Bourgogne, alors, fit un bref signe d’adieu, et majestueuse, calmant d’une main les palpitations de son sein, sortit de l’oratoire.

Mabel la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu.

Alors elle laissa tomber sa capuche, retira son masque, et son visage apparut, glacial, animé seulement par les yeux flamboyants.

Et elle gronda :

« Va, reine insensée ! Fie-toi à moi ! Laisse-toi enlacer dans le filet que je tends autour de toi !... Quand il en sera temps, je n’aurai qu’un mot à dire, un signe à faire pour que ta belle tête tombe sous la hache du bourreau !... Mais il faut que tu souffres d’abord ce que tu m’as fait souffrir ! Puisses-tu bientôt être mère comme je l’ai été... et alors... »

Un sanglot l’interrompit.

Longtemps, elle demeura à la même place, immobile et pensive. Puis, lentement, elle porta ses deux mains à son front flétri.

Et qui se fût alors trouvé près d’elle l’eût entendue qui sanglotait ceci tout bas :

« Ce Buridan s’appelle Jean... Mon petit, lui aussi, s’appelait Jean... »


VI



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