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Buridan le héros de la Tour de Nesle Beq michel Zévaco Buridan le héros de la Tour de Nesle


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Marguerite de Bourgogne


Philippe d’Aulnay, dans la petite pièce qui précédait la salle du festin, n’avait pas bougé de sa place. Il vit celle qui se nommait Églé se lever de table, venir à lui et la porte se fermer.

Églé saisit un vaste manteau jeté en travers d’un fauteuil, s’en enveloppa tout entière et s’assit. Philippe demeura debout. Il y eut alors un si brusque changement dans les attitudes de cette femme, ses attitudes apparurent empreintes d’une fierté si dédaigneuse, d’une si majestueuse dignité, que Philippe, oubliant presque le monstrueux spectacle qu’il venait d’avoir sous les yeux, et les paroles, si impudentes qu’elles en semblaient inconscientes, prononcées par l’inconnue, s’inclina très bas, avec un profond respect.

« Qu’avez-vous à me dire ? » demanda-t-elle d’un ton de hautaine froideur.

Et comme Philippe, le cœur palpitant, l’esprit bouleversé par cette prodigieuse aventure, se taisait :

« Celle que j’appelle ma sœur Pasithée, reprit-elle, celle qui vous a remarqué, celle qui vous a avoué la passion que vous avez fait naître en elle, celle enfin à qui vous venez de faire un sanglant affront, est femme de haute bourgeoisie, seigneur Philippe. Elle pourrait se venger de votre dédain. Mais cette amie, dont le cœur est plus pur que vous ne pouvez le supposer, cette amie, qui s’est comme moi laissé entraîner à une minute de folie et d’égarement, n’est pas capable d’une vengeance. En elle, tout est bonté. Vous pouvez donc parler sans crainte. Qu’avez-vous à dire ?

– Ceci, madame, que je suis un pauvre être qui ne s’appartient plus ; qu’une passion insensée, absolue, folie de mes jours, angoisse de mes nuits, délire de mes rêves, me conduit dans la vie comme un corps sans âme ; que pas un de mes regards, pas une de mes pensées, pas une parcelle de mon cœur, même si je le veux fortement, même si telle est, pour une minute, ma volonté formelle, ne peuvent aller à d’autres qu’à celle... »

Il s’interrompit d’un geste violent ; l’inconnue le considérait avec une sorte d’étonnement, comme si, peut-être, elle n’avait pas compris que de telles amours pussent exister.

« Vous aimez ? fit-elle d’une voix adoucie.

– Oui, madame ! répondit Philippe avec une sorte de désespoir.

– Et... votre ami Buridan... aime-t-il donc aussi, lui qui n’a même pas daigné venir ?

– Buridan, madame ? S’il était là, il vous répondrait lui-même. Mais, moi, je n’ai pas pénétré les secrets de son cœur, dit Philippe en s’inclinant.

– Très bien ; vous êtes aussi fidèle en amitié qu’en amour. Qui pourrait vous en faire un crime ? Je dois me contenter d’envier ceux qui vous ont pour ami et celle que vous honorez de vos affections. »

Devant la glaciale ironie de l’inconnue, Philippe secoua sa tête pâle. Son désespoir montait à ses lèvres. Comme tous les amoureux sincères qui souffrent, il éprouvait l’immense besoin d’une consolation, d’une plainte caressant sa douleur, d’une larme rafraîchissant son cœur.

« Madame, dit-il sourdement, j’ignore si celle que j’aime est à envier ; mais, ce que je sais, c’est que je suis bien à plaindre, moi.

– Elle ne vous aime donc pas ? s’écria la dame masquée, avec cette curiosité aiguë qui pousse les femmes à s’intéresser aux histoires d’amour et à s’y mêler.

– Elle ne m’a jamais vu, dit Philippe d’une voix morne. Ou si, par hasard, son regard est tombé sur moi, ce regard a glissé, indifférent, sur l’atome de poussière que je suis à ses yeux...

– Oh ! oh ! C’est donc une bien grande dame ?

– Oui... une grande dame !...

– De la cour, peut-être ?

– Oui, madame, de la cour !

– Vraiment... je ne puis vous demander son nom... et pourtant... pardonnez-moi, monsieur, ce n’est pas une vulgaire curiosité qui me pousse... je vous vois si malheureux... Oh ! jamais je n’ai vu dans des yeux d’homme les larmes que je vois dans les vôtres !...

– C’est vrai, madame, râla Philippe en laissant éclater ses sanglots, je pleure... et je bénis cette pitié qui, pour une fugitive seconde, a fait trembler votre voix... Je pleure, madame, parce que celle que j’aime est inaccessible à mon amour...

– L’épouse de quelque haut comte ou baron, peut-être ?

– Parce que je l’adore, continua Philippe exalté par le déchaînement de sa passion, comme on adore une chimère qu’on n’atteindra jamais, une illusion qui tient plus du rêve divin que de la réalité terrestre ! Je pleure parce qu’elle est la pureté souveraine en même temps que la beauté désespérante ! Je pleure parce que, si elle est infiniment pure, elle est aussi sacrée, aussi vénérée par un peuple immense que le serait une sainte !

– Oh ! palpita l’inconnue, ces paroles de flamme me bouleversent !

– Je pleure enfin, rugit Philippe, parce qu’elle est si haut placée au-dessus de moi, au-dessus des plus fiers barons, des plus hauts princes, qu’à peine, du fond des ténèbres où rampe mon amour, osé-je lever les yeux sur elle, comme sur une étoile lointaine et inaccessible ! »

L’inconnue se leva d’un bond, toute droite, le sein en tumulte, la gorge pantelante, et gronda :

« Il n’y a qu’une femme en France dont on puisse ainsi parler ! »

Philippe fléchit le genou, et d’un accent de passion pareil à l’accent des croyants qui parlent de la Divinité, murmura :

« Marguerite !...

– La reine !...

– Oui !... La reine !... »

L’inconnue avait eu un cri terrible, incompréhensible, un cri où il y avait de la joie, de l’orgueil, un ineffable étonnement, un amer regret et, peut-être, une profonde pitié...

Elle retomba dans son fauteuil en comprimant de ses deux mains son sein soulevé.

« La reine ! répéta Philippe en se relevant. Je vous disais, madame, que je suis un pauvre corps sans âme, un être qui ne s’appartient pas, quelque chose comme un fou... Vous voyez que j’avais raison... Je ne regrette pas d’avoir laissé échapper devant vous qui m’êtes inconnue le secret de cet amour insensé... car ce secret, je voudrais le crier à la terre entière... mais vous voyez, madame, que je ne puis rester une minute de plus ici et qu’il faut me pardonner comme on pardonne aux fous...

– Restez, je vous l’ordonne ! » pantela l’inconnue en voyant Philippe se diriger vers la porte.

Il y avait dans ces paroles une inexplicable terreur...

La dame de la Tour de Nesle, celle qui portait si orgueilleusement le nom d’Églé, qui veut dire : Splendeur... palpitait d’une étrange émotion.

Elle se rapprocha de Philippe.

Elle saisit sa main. Et Philippe d’Aulnay sentit que cette main fine, nerveuse, brûlait de fièvre. D’une voix saccadée, implorante et impérieuse à la fois, elle haleta :

« Pourquoi vous désespérer ! Peut-être celle dont vous parlez n’est-elle pas inaccessible comme vous dites ! Peut-être si elle avait sous ses yeux le spectacle de cet amour qui m’émeut jusqu’à l’âme, peut-être son cœur palpiterait comme le mien !

– Rêve ! Folie ! murmura Philippe accablé par ses pensées.

– Écoutez-moi ! Je le veux... Je connais... tenez ! je vais vous dire mon secret aussi à moi !... Je ne suis pas une bourgeoise... Je suis une dame de la cour... Je connais la reine ! Oh ! vous tremblez !...

– Je tremble, murmura Philippe éperdu, de me sentir si près d’un être qui voit la reine tous les jours, qui l’approche, lui parle... »

D’un élan passionné, le jeune homme porta à ses lèvres cette main qu’il tenait dans la sienne et y déposa un furieux baiser qui fit frémir l’inconnue.

« Je connais Marguerite, continua-t-elle d’une voix plus basse, plus rauque ; je puis lui dire quelle passion elle a inspirée... Je crois... je suis sûre qu’elle sera touchée...

– Madame ! oh !... que dites-vous !...

– La vérité !... Marguerite, peut-être, n’est pas la pureté que vous dites ! Marguerite est femme ! Elle a un cœur qui vibre !... »

Une sorte de sombre délire emportait l’inconnue qui, presque défaillante, continua :

« Une femme ?... Ah ! il n’en est pas de plus ardente qu’elle. Nulle femme plus qu’elle et mieux qu’elle n’aime l’amour ! Écoutez ! oh ! écoute jusqu’au bout ! Sais-tu ce que c’est qu’un baiser de Marguerite ! Sais-tu quels trésors de magnificence recouvre le manteau royal qu’elle jette sur ses épaules !... Sais-tu que son âme sait s’ouvrir aux passions délirantes ; que, reine, elle est femme, orgueilleuse d’être femme, et que ceux qu’elle a serrés une fois dans ses bras meurent de désespoir, certains qu’ils sont de ne jamais retrouver volupté pareille !... »

Philippe recula de trois pas, et livide, la main à sa dague, bégaya :

« Madame, vous venez d’outrager la reine ! Vous venez de la couvrir d’opprobre comme si elle était une ribaude !... Une ribaude comme vous !...

– La reine ! » rugit l’inconnue avec un éclat de rire de folie. En même temps, elle laissa tomber son manteau et réapparut telle qu’elle était d’abord, les seins nus, la gorge palpitante, le corps à peine caché sous la gaze légère...

« Remerciez Dieu, reprit Philippe sourdement, de n’être qu’une femme. Car homme, par l’enfer, je vous eusse fait rentrer vos insultes dans la gorge avec la dague que voici !

– La reine ! répéta l’inconnue avec ce même accent de passion déchaînée. Tu aimes la reine ?...

– Oh ! bégaya Philippe, que n’est-elle là pour que je me traîne à ses pieds, pour lui demander pardon... oh ! pardon... pardon des insultes qui, par ma faute, éclaboussent son nom sacré !

– À genoux donc, Philippe d’Aulnay ! rugit Marguerite de Bourgogne en laissant tomber son masque. À genoux devant la reine !... »

L’effet de ces paroles fut foudroyant. Hébété, hagard, stupide d’horreur et d’épouvante, Philippe d’Aulnay demeurait foudroyé, les yeux fixés sur cette femme comme ils eussent été fixés sur un insondable abîme...

Un affreux déchirement, dans cette seconde fatale, se produisit en lui.

Son rêve d’amour pur se brisait dans la fange ! La reine était une ribaude !...

Ardente et rapide, Marguerite se rapprocha de lui, l’enlaça, murmura d’une voix éteinte :

« Répète ! oh ! répète comme tu m’aimes ! Enivre-moi encore des magiques paroles qui tout à l’heure tremblaient sur tes lèvres !... Je t’aime, Philippe ! Je t’aime et suis à toi !... Buridan ? non... Ne pense pas à ce que je disais... Je le hais, ce Buridan ! C’est toi que j’aime !... »

D’une violente secousse, il se dégagea, recula, hébété, fou de douleur, épouvanté du désespoir qui hurlait en lui !

Ne pas être aimé de la reine, l’aimer de loin, sans espoir, c’était l’enfer...

Voir la reine agir comme une ribaude, l’entendre parler comme une ribaude, sentir se briser en lui cette fleur d’adoration, s’évanouir ce rêve d’infinie pureté, c’était plus que l’enfer : c’était une douleur d’homme, poignante, terrible.

« Quoi ! râla Marguerite, tu me repousses ! Que signifie ? Tu m’aimes ! Tu l’as dit ! Tes paroles palpitent encore au fond de mon cœur ! Eh bien, je t’aime ! Ne fût-ce que pour une heure, je t’aime et suis à toi !...

– Malheureux ! » sanglota Philippe.

Un rugissement de rage crispa les lèvres de Marguerite qui, à son tour, se recula, grondante, comme une panthère blessée.

Le regard que lui jeta Philippe d’Aulnay fut épouvantable.

C’est ainsi que, dans les légendes bibliques, les damnés regardent le ciel qui se ferme à jamais...

Il eut ce regard de désespoir sublime, et sans un mot, sans un geste vers la reine, marcha jusqu’à la porte qu’il ouvrit et franchit...

À ce moment, Marguerite de Bourgogne se rua jusqu’à une sorte de gong suspendu dans un angle de cette pièce, elle saisit un marteau et frappa violemment...

Le gong rendit un son grave, solennel, funèbre, qui s’épandit en lentes ondulations d’une affreuse tristesse et fit tressaillir la Tour de Nesle de ses fondations à son couronnement !

*

À ce bruit prolongé qui, dans la tour, éveillait de longs échos lugubres, quelque chose se mit en mouvement dans le troisième étage, c’est-à-dire au-dessus de la salle du festin. Il y eut comme une marche rapide et sourde de pas silencieux, précipités, des chocs étouffés, des cliquetis soudain, puis, dans l’escalier, une ruée de ces êtres inconnus...



Et à l’instant où Philippe d’Aulnay, sans avoir conscience de ce qu’il faisait, ayant oublié son frère, et où il était, et ce qu’il faisait là, commençait à descendre l’escalier, il fut brusquement saisi par derrière, soulevé, emporté jusqu’à l’étage supérieur, ses armes disparues, ses bras, ses jambes vigoureusement étreints par les mains rudes de six hommes, dans l’impossibilité de se défendre.

Se défendre ! Il n’y pensa pas. Mais dans la seconde où il se sentit ainsi harponné, il éprouva comme une joie funeste et cria :

« Sois bénie, ô mort, délivrance suprême ! Soyez bénis, vous qui allez me tuer...

– Soyez tranquille, messire d’Aulnay, ricana une voix, la chose sera faite en douceur et avec toute la promptitude que vous pouvez souhaiter. Mais c’est la première fois que je m’entends bénir par l’un des hôtes de la Tour de Nesle ! »

Et l’homme s’étant penché sur Philippe, celui-ci reconnut le visage tourmenté, les joues maigres, les yeux ironiques et le sourire grimaçant de Stragildo.

« Les hôtes de la Tour de Nesle... murmura le jeune homme éperdu.

– Eh !... Si je sais compter, vous êtes bien le dix-septième ! Avec votre noble frère, cela fait dix-huit. Joli compte, ma foi, et qui me fait honneur, car... Mais ce digne seigneur ne m’entend plus... Déposez-le dans ce coin, et préparons notre affaire ! »

Philippe n’avait pu en supporter davantage ; un gémissement atroce avait déchiré la gorge du malheureux jeune homme et la vie s’était arrêtée en lui...

*

Dans le même moment où Philippe d’Aulnay avait été saisi, une deuxième bande de huit ou dix hommes armés de dagues s’était ruée dans la salle du festin.



Gautier était à table entre les deux princesses. Renversé sur le dossier de son fauteuil, la face pourpre, les yeux clignotants et la langue pâteuse, il bredouillait des choses énormes dont les deux femmes riaient follement, chacune d’elles lui versant à boire à tout instant pour l’exciter encore...

Au bruit funèbre du gong, elles bondirent, effarées, palpitantes... car on était bien loin de l’heure encore... de l’heure hideuse où les hôtes de la Tour de Nesle étaient livrés à Stragildo, l’orgie commençait à peine, ou plutôt elle n’avait pas encore commencé...

« Qu’est-ce que c’est ? bégaya Gautier. Ça, venez ici, mes biches blanches ! Oh ! oh ! ajouta-t-il avec un rire qui fit trembler les cristaux de la table dans leurs armatures d’or, quels sont ces gens ?... C’est du renfort pour vider ces vénérables flacons ! Venez, mes braves, venez boire ! C’est Gautier d’Aulnay qui vous invite, par la sambleu, et nous allons... »

Il ne put en dire davantage, l’un des hommes venait de lui jeter une écharpe autour de la tête et le bâillonnait solidement. À moitié dégrisé, Gautier porta la main à sa dague, mais déjà cette dague lui était enlevée ; en même temps, il essaya de se lever, et aussitôt il trébucha, saisi par les jambes, saisi par les bras...

Alors, il jeta autour de lui des yeux hagards et il vit que celles qui s’appelaient Thalie et Pasithée avaient disparu de la salle.

Alors une épouvante sans nom s’empara de lui...

Sa griserie se dissipa comme une fumée au souffle de l’ouragan...

Et dans cette minute terrible où il se sentit soulevé et emporté, il comprit pourquoi nul n’avait jamais pu voir l’un de ceux qui étaient entrés à la Tour de Nesle !

Alors, la pensée de la mort se présenta à lui dans sa hideur imminente... il ne voulait pas mourir... Il se raidit dans un effort désespéré ; dans cet effort, le bâillon glissa de sa bouche et il hurla :

« À moi, Philippe ! À moi, frère !... À moi, gentille Thalie ! À moi, Pasithée d’amour ! Oh ! vous m’avez dit que vous m’aimiez ! Oh ! vous m’avez donné vos chères lèvres !... Et vous me laissez mourir !... »

Les clameurs de Gautier qui, même dans cette suprême minute, gardait une sorte de foi aux deux inconnues et se croyait encore aimé, ces clameurs atroces se perdirent dans l’escalier.

« Oh ! c’est affreux, murmura la princesse Blanche...

– Épargnons ce malheureux qui nous a fait tant rire ! » balbutia Jeanne, livide.

Marguerite, qui, penchée, la sueur au front, écoutait les cris déchirants de Gautier, secoua rudement la tête et dit :

« Ces hommes nous ont reconnues ! Ils savent qui nous sommes...

– Qu’ils meurent, alors !... » grondèrent les deux princesses dans un long frisson.

Gautier d’Aulnay, arrivé au troisième étage de la tour, vit qu’il se trouvait dans une vaste pièce sans meubles, froide et nue, pareille à celle du rez-de-chaussée. On l’avait couché sur les dalles, et dix hommes, appuyés sur lui, le maintenaient.

Il ne criait plus... son regard sombre errait çà et là.

Tout à coup, ce regard tomba sur son frère couché comme lui sur les dalles à quelques pas, mais que personne ne maintenait : alors, les larmes jaillirent de ses yeux et il murmura :

« Pauvre frère ! Ils l’ont déjà tué !... C’est pourtant lui qui a voulu venir ! Adieu, mon brave Philippe... Et vous, truands, qu’attendez-vous pour m’égorger comme lui !...

– Patience, que diable !...

– Stragildo ! gronda Gautier épouvanté de ce qu’il entrevoyait de plus horrible encore dans son aventure, Stragildo, le gardien des lions du roi ! Stragildo ici !... »

Et les yeux hagards, les nerfs tendus à se rompre dans l’effort insensé qu’il faisait pour se délivrer, avec une sorte de curiosité mortelle, il considéra ce que faisait Stragildo.

Et alors l’horreur s’accumula sur l’horreur ! Des épouvantes de cauchemars se juxtaposèrent aux épouvantes qui lui rongeaient le cerveau...

Stragildo, par une corde solide, attachait une énorme masse de fer au bas d’un sac immense, un sac en forte double toile qu’il manœuvrait vivement, en homme habitué à ce travail... Gautier comprit !...

On n’allait pas le poignarder !... Car le sang laisse des traces ! Le sang accuse ! On a beau laver le sang, il reparaît et profère des actes d’accusation qui font tomber des têtes, ces têtes fussent-elles couronnées !... Non ! on n’allait pas le poignarder... On allait l’enfermer dans ce sac, que la masse de fer entraînerait au fond de l’eau ! On allait le jeter à la Seine ! On allait le noyer !...

« Oh ! pas cela ! pas cela ! Un coup de dague au cœur ! Oh ! vous êtes donc des démons ! Vous n’avez donc ni cœur ni entrailles ! Et ces femmes ! Ce sont donc des filles d’enfer !...

– En voilà un ! » dit Stragildo, avec un petit rire qui grinça.

Un ?... Un quoi ? Un sac, sans doute ? Il y avait deux condamnés... donc deux sacs ?... Non.

Simplement, deux hommes avaient saisi Philippe évanoui et l’avaient glissé dans le sac, l’unique sac qui devait entraîner ensemble les deux frères au fond de la Seine !

Les cheveux de Gautier se hérissèrent sur sa tête : il allait mourir avec son frère ! Il allait mourir dans cet effroyable enlacement où il sentirait le corps de son frère palpiter dans le spasme suprême !...

Un hoquet d’agonie râla sur les lèvres livides de Gautier et, paralysé par l’angoisse à son paroxysme, il s’abandonna !...

Lorsque, l’instant d’après, on le souleva, lorsqu’on l’introduisit dans le sac funèbre, il n’opposa aucune résistance.

À ce moment, la porte s’ouvrit, une voix de femme gronda :

« Est-ce fait ?

– À l’instant », répondit Stragildo.

Gautier parvint, dans un dernier effort vital, à soulever sa tête, et alors, dans l’encadrement de la porte, debout, démasquée, drapée dans son grand manteau, semblable à une apparition d’outre-tombe, il vit cette femme ! Et il la reconnut... Et il se souleva, tendit le poing et d’une voix solennelle prononça :

« Reine infâme, reine d’orgie, reine sanglante, en mon nom, au nom de mon frère qui meurt comme moi assassiné par toi, au nom des victimes de la Tour de Nesle, je te maudis ! Marguerite de Bourgogne, maudite sois-tu !... »

Dans la même seconde, le sac fut violemment refermé...

L’ouverture en fut nouée solidement...

Puis une douzaine d’hommes le saisirent, l’enlevèrent, et, quelques instants plus tard, arrivèrent avec leur funèbre fardeau sur la plate-forme de la tour.

« Attention ! gronda Stragildo. Balancez bien ! Envoyez au loin dans le courant ! Une !... Deux !... Trois !... »

On entendit un cri étouffé. Le sac traversa l’espace et disparut au fond des ténèbres... Puis, Stragildo, penché dans le vide, perçut le bruit de l’eau qui s’ouvre en jaillissant et retombe avec des plaintes pareilles à des malédictions...

« Bon voyage ! cria-t-il.

– Cet homme m’a maudite ! » murmura Marguerite de Bourgogne.

Et le fleuve continua de couler, sinistrement paisible... c’était fini...

Philippe et Gautier d’Aulnay étaient au fond de la Seine !

X



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