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Pline et Théophraste : à propos des plantes médicinales


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Pline et Théophraste : à propos des plantes médicinales

III.c.




Valérie BONET

Université d'Aix-Marseille, Centre Paul-Albert Février


« Textes et documents de la méditerranée antique et médiéval » (UMR 6125)


Pline et Théophraste : à propos des plantes médicinales


En l’an 77 de notre ère, Pline l’Ancien, naturaliste et homme public, dédie à Titus, son ancien camarade de campagne, fils de l’empereur Vespasien, les trente-sept livres de son Histoire Naturelle. Sur la centaine de volumes qui représente la production de Pline1, l’Histoire Naturelle est la seule de ses œuvres que nous avons conservée en entier. Dans sa préface, il reconnaît sa dette envers ses devanciers et affirme rapporter « 20000 faits tirés de la lecture d’environ 2000 volumes »2. Le premier tome de cette œuvre est d’ailleurs une sorte de table des matières accompagnée de la liste des auteurs cités, nationaux ou étrangers. Parmi eux, les Grecs sont nombreux et en particulier pour la partie qui est consacrée à la botanique, c’est-à-dire les livres XII à XXVII, les livres XX à XXVII étant plus spécifiquement consacrés à la botanique médicale. Pline a donc abondamment utilisé les ouvrages grecs pour élaborer son ouvrage. Et en même temps, dans la même préface, il affirme faire œuvre de nouveauté et d’originalité. Comment donc Pline utilise-t-il ses sources grecques et en particulier les ouvrages des herboristes grecs ? Comment, selon ses propres dires, fait-il du nouveau avec de l’ancien ? Pour que la réflexion soit efficace, il est préférable de travailler sur les sources botaniques grecques qui ont été conservées. Or, dans ce domaine, la seule œuvre grecque de botanique qui nous ait été conservée en totalité et que Pline a lue et travaillée, est celle de Théophraste. Notre étude a donc porté sur les rapports entre Pline et Théophraste et sur la façon dont Pline a utilisé Théophraste. Nous avons choisi de nous intéresser plus particulièrement aux plantes médicinales qui sont traitées dans les livres XX à XXVII, les livres XII à XIX considérant, entre autres, les mêmes plantes sur un plan strictement botanique.


1.Deux auteurs, deux œuvres, quels liens ?

1.1.Pline, Théophraste et l’histoire des sciences naturelles


Plusieurs siècles séparent Pline et Théophraste. Le premier a vécu au premier siècle de notre ère tandis que le second est né aux environs de 372 avant J.C. et mort en 287. Avant toute chose, il est essentiel de les replacer tous les deux dans l’évolution globale de l’histoire des sciences de la nature et plus particulièrement de la botanique. Cela permet de constater dans quelle mesure Pline est l’héritier de Théophraste et comment Théophraste lui a, en quelque sorte, ouvert la voie. On peut en gros distinguer deux périodes dans l’évolution de la connaissance des plantes : l’avant-Théophraste (du VIème siècle au IVème siècle avant notre ère) et l’après-Théophraste3. Mais, plus précisément, S. Amigues distingue deux tournants dans l’histoire ancienne du monde sensible. Le premier se définit autour d’Aristote qui fait de l’observation des faits le préalable nécessaire à toute généralisation. Théophraste, qui fut un des chefs du Lycée, suit la même perspective4. L’autre tournant se situe entre le déclin de l’aristotélisme et l’essor à l’époque romaine de disciplines orientées vers l’exploitation pratique du monde végétal.

Théophraste fut aussi le premier à avoir fait de la botanique une discipline autonome5. Son travail novateur a fourni la principale source de renseignements à tous ceux qui, dans l’Antiquité, se sont intéressés à l’étude des plantes, dont Pline l’Ancien qui lui doit beaucoup. Il a été grandement influencé par Aristote6. Mais il a fait encore des progrès par rapport aux idées de son maître. Refusant l’anthropocentrisme du fondateur du Lycée, mettant en avant la dépendance de la plante par rapport à son milieu et en particulier l’influence du biotope sur sa morphologie, il marque un progrès important de l’esprit scientifique7. Ainsi Théophraste propose la première ébauche d’une démarche scientifique8. Sa méthode, décrire, nommer, classer, sans pour autant viser à l’exhaustivité, repose sur une observation précise et rigoureuse9. Son entreprise qui a fait de la connaissance des plantes la science botanique marque un tournant décisif dans l’histoire de la pensée grecque10. Théophraste ouvre le chemin à Pline en étudiant les plantes pour elles-mêmes. Il a créé une véritable « science des plantes ».

Il a aussi créé une transition entre Aristote et une nouvelle orientation de la science antique qui, pour S. Amigues, représente le second tournant dans l’étude de la nature11. Après être passé des spéculations à l’observation, on passe de la théorie fondée sur l’observation à la réunion des connaissances pratiques pour les besoins de l’homme. A l’époque romaine, c’est l’exploitation pratique du monde végétal qui domine dans les études. Deux types d’ouvrages émergent : les traités techniques à finalité pratique et les compilations12. Pline en est l’illustration. Dans la préface de L’Histoire Naturelle, il revendique d’ailleurs l’utilité de son œuvre pour les lecteurs. Les plantes médicinales présentées par Pline, dans les livres XX à XXVII, sont un exemple parfait de cette recherche de l’utilité.

1.2.Les œuvres botaniques de Pline et Théophraste


Voilà pour l’évolution de la science, comment se présentent, au sein de celle-ci, les œuvres botaniques de Pline et de Théophraste ?

La botanique de Théophraste nous est connue à travers deux ouvrages : Recherches sur les plantes, en neuf livres, traitant de la morphologie, de la classification des plantes, de la botanique descriptive et économique, des plantes médicinales, et Les causes des plantes, en six volumes, présentant les processus de croissance et de reproduction qui ont conduit à la physiologie végétale actuelle13. Le livre VII de cet ouvrage a été perdu et le livre VIII est conservé séparément sous le titre Des Odeurs. Grâce à ces traités uniques en leur genre, Théophraste est considéré comme le « père de la botanique ». Apparemment, Pline a surtout utilisé l’ouvrage Recherches sur les plantes qui présente un inventaire raisonné du monde végétal selon des classifications : les plantes sont divisées en quatre groupes, les arbres, les arbrisseaux, les sous-arbrisseaux et les plantes herbacées.

A cela s’ajoute une division en espèces sauvages ou domestiques, aquatiques ou terrestres14.

Ce que Pline, lui, veut faire, avant tout, c’est répertorier toutes les connaissances de son époque et faire œuvre d’exhaustivité et d’utilité. Son œuvre rassemble l’ensemble des connaissances et les présente de façon ordonnée. Son sujet, c’est la nature : « C’est la nature, dit-il, c’est-à-dire la vie, qui est racontée »15. De ce fait, l’Histoire Naturelle a pu être considérée comme « la première vraie encyclopédie » et même comme « l’accomplissement de l’encyclopédisme antique »16. Pline affirme lui-même plusieurs fois sa volonté d’être exhaustif, quand il évoque, par exemple, les feuillages à couronne : « la plupart d’entre eux naissent en terres étrangères, cependant il nous faut les mentionner, puisque notre propos est la nature entière et non l’Italie »17. Pour lui, rien de ce qui a été écrit ne doit être omis : « Il est difficile de présenter sérieusement certaines recettes, cependant elles ne doivent pas être omises puisqu’elles ont été publiées »18. Pour être complet, Pline est prêt à tout, même à rapporter les faits les plus fantaisistes. Pline veut réunir toutes les connaissances de son temps en botanique. Il mentionne environ neuf cents plantes en tout, alors que Théophraste traitait à peu près de la moitié19.


1.3.Les références explicites de Pline à Théophraste


Mais cette exhaustivité qui fait l’originalité de Pline dépend bien évidemment de ses sources20. Pline reconnaît cette dépendance vis-à-vis de ses sources grecques et donc de Théophraste. Il lui arrive de l’exprimer explicitement. Au début de chacun de ses livres, Pline donne la liste de ses « auteurs-sources » dans ses indices. Théophraste y occupe une place d’honneur. Les indices des livres de botanique médicales (XX-XXVII) présentent séparément les auteurs romains et ceux qu’il appelle « les étrangers ». Parmi ces derniers, il distingue les médecins et les autres. Théophraste est toujours, à une seule exception près, situé en première position parmi les étrangers non médecins. Il est donc bien considéré comme la source principale.

Dans le corps du texte de l’Histoire Naturelle, Théophraste, en revanche, est très peu cité. Ses autres sources subissent d’ailleurs le même sort. Dans l’ensemble des livres médicaux, Théophraste est cité seulement sept fois21. On peut penser tout d’abord que l’indication des sources au début des différents livres et dans le livre I constitue une sorte de « référence globale » et que Pline ne voit pas l’intérêt de répéter ensuite les références à Théophraste, chaque fois qu’il l’a utilisé pour écrire son texte. Cette méthode paraît d’autant plus plausible que Pline y a parfois recours au niveau du paragraphe. C’est ce qui se produit, par exemple, quand il rapporte les médicaments fantaisistes proposés par les Mages contre lesquels il s’élève la plupart du temps avec véhémence. Si l’on isole telle ou telle phrase décrivant une recette magique, on a l’impression que Pline, n’indiquant aucune marque de distance, reprend l’information à son compte22. Dans ce cas, saisir ces références globales permet d’éviter d’accuser injustement Pline d’une trop grande crédulité. Dans le cas de Théophraste, il s’agit de considérer que souvent, il inspire l’écriture de Pline.

Comme nous venons de le voir avec l’exemple des plantes magiques, lorsque Pline cite le nom d’un auteur, c’est souvent pour prendre une distance plus ou moins grande vis-à-vis de ce qu’il rapporte. Théophraste étant peu cité, cela veut dire que Pline se dissocie peu de ses dires. Si l’on observe les passages où Théophraste est nommé par Pline, on se rend compte que sur les sept occurrences, quatre concernent des faits prodigieux ou extraordinaires.

Dans deux cas, Pline évoque des plantes qui ont des liens privilégiés et étonnants avec des oiseaux : « Démocrite a dit et Théophraste a cru, dit Pline, qu’il existait une plante qui, apportée par l’oiseau que nous avons mentionné (il s’agit du pic) faisait sortir par son contact un coin enfoncé dans un arbre par des bergers »23. La plante n’est pas identifiée. L’autre plante liée à l’oiseau est probablement la centaurée (Centaurea centaurium L.) : « Théophraste rapporte qu’elle est défendue par un épervier, dit Pline, (…) qui attaque ceux qui la cueillent »24. Théophraste affirme bien, effectivement, dans Recherches sur les Plantes : « De même, quand vous coupez la centaurée, prenez garde à la buse, si vous voulez rentrer indemne »25.

Pline mentionne encore Théophraste, à propos de l’elaterium, suc desséché du concombre sauvage (Ecballium elaterium Rich.), préparation médicinale très appréciée dans l’Antiquité en particulier comme purgatif drastique. Pline ajoute que « d’après Théophraste » (ut auctor est Theophrastus), ce remède peut se conserver deux cents ans26 ; Pline a besoin de sa source comme autorité lorsqu’il rapporte un fait qui lui paraît aussi étonnant.
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oncombre sauvage (Ecballium elaterium L.) ; photo V. Bonet

Apparemment, il s’agit aussi, dans certains cas, de laisser à Théophraste la responsabilité de ce qu’il énonce, voire de se désolidariser de ce qui est rapporté, lorsque le fait, aux yeux de Pline, dépasse l’imagination. Dans le passage suivant, Pline ressent même le besoin de vanter les qualités de Théophraste et en particulier son sérieux, malgré les faits rapportés : « ce que rapporte à ce sujet Théophraste, auteur si sérieux d’ailleurs, est véritablement prodigieux : un homme aurait pu, grâce au contact d’une plante (…) se livrer soixante-dix fois au coït »27. En tout cas, Pline semble prêt, quelles que soient les circonstances, à reconnaître les qualités de Théophraste et en particulier son sérieux. Il affirme aussi la confiance qu’il a en lui.

Justement, les autres références explicites à Théophraste semblent destinées à évoquer ce qu’il a apporté au sujet qu’il est en train de traiter. Etudiant les fleurs à couronne, Pline rappelle que Théophraste a écrit sur le sujet et renvoie donc son lecteur à trois chapitres du livre VI des Recherches sur les plantes (VI, 6-8)28. Pline rapporte aussi le nom que Théophraste29, et les Grecs en général dont Pythagore, précise-t-il, ont donné à la tige de l’asphodèle (Genre Asphodelus L. et en particulier A. albus L.). Ce nom (anthericum) est différent de celui que lui donnent les Romains, « les nôtres » (nostri) dit Pline30. Théophraste, comme représentant par excellence des Grecs, lui sert donc ici à opposer Grecs et Romains sur la nomenclature végétale, mais par la même occasion Pline réaffirme ainsi que Théophraste est bien sa source principale pour la botanique.
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sphodèle (genre Asphodelus L.) ; photos V. Bonet

Mais, en général, si Pline ne prend pas la peine de mentionner Théophraste, c’est que, outre le rôle de référence globale que jouent les indices, il a l’habitude de laisser anonymes les faits indubitables ou plausibles, tandis que les faits dont il se méfie sont signés31. Ainsi, la plupart du temps, Pline s’inspire de Théophraste mais il ne le cite pas32. G. Ducourthial a montré que cela n’était pas le seul fait de Pline mais une constante des auteurs antiques. La première constatation qui ressort de la confrontation entre le texte de Pline et celui de Théophraste est que Pline reprend volontiers Théophraste, qu’il lui fait confiance et l’admire.


2.La dépendance de Pline vis-à-vis de Théophraste : Pline compilateur


Grâce à la confiance et à l’admiration que Pline nourrit à l’égard de Théophraste, il fait revivre une partie du travail de son prédécesseur. Pline reprend le texte des Recherches sur les plantes, dont il recopie même parfois des passages entiers. Ce qui se comprend, puisque, dans le livre III de l’Histoire Naturelle, il écrit en l’approuvant expressément : Theophrastus diligentius scripsit (3, 57). Ailleurs, il reconnaît les mérites de Théophraste : « il a traité de toutes les plantes avec beaucoup de soin, trois cent quatre-vingt-dix ans avant nous »33. De la même façon, Théophraste est certainement dans son esprit lorsqu’il dit : « je prie qu’on ne se lasse pas de suivre les Grecs, les plus exacts des observateurs comme les plus anciens » (7, 8). Pline est aussi prêt à reconnaître le retard des Romains : « Il y a d’autres espèces (végétales) qui doivent être indiquées par des noms grecs, parce que les latins n’ont pas prêté grande attention à cette nomenclature »34.

Il faut tout d’abord noter, pour mieux comprendre les liens entre Pline et ses sources, que, comme l’a montré J. André, l’auteur de l’Histoire naturelle, était, avant d’aborder le sujet de ses livres XII à XXVII, assez mal informé en botanique, malgré son esprit curieux et observateur35. En particulier, il était incompétent en ce qui concerne les plantes orientales, plantes de Perse, d’Inde et même flore grecque. Il n’en avait vu que ce qui en était importé à Rome, racines, bulbes séchés, écorces, à la rigueur feuilles séchées : on confondait d’ailleurs parfois la plante et l’emballage végétal dans lequel elle avait été acheminée. Pline était donc obligé de suivre ses sources presque aveuglément et s’en remettait totalement à elles et en particulier à Théophraste36. Il en résulte des erreurs sur lesquelles nous reviendrons.


2.1.Pline reprend les idées de Théophraste


Pline a donc toutes les raisons de reprendre Théophraste, d’autant plus qu’il partage, avec toute l’Antiquité, la conviction que le savoir réside essentiellement dans les connaissances transmises37. Les idées de Théophraste surgissent donc telles quelles du texte de Pline. Par exemple, il y a dans l’Histoire naturelle une réflexion sur le sauvage et le cultivé qui semble venir tout droit de Théophraste. Pour Pline, les plantes sauvages ont en elles une force dont ne sont pas dotés les végétaux cultivés qui, asservis à l'homme, paraissent avoir été affaiblis dans certaines de leurs qualités. La plante sauvage est ainsi, forte, dure, dans son aspect extérieur ou dans sa puissance médicinale, par exemple. Théophraste attribue lui aussi une certaine force au végétal sauvage. Examinant les caractéristiques du carthame (sorte de chardon : Carthamus lanatus L. et Carthamus tinctorius L.), il mentionne la particularité d'une espèce sauvage qui, contrairement à toutes les autres, est plus molle et plus douce que la plante cultivée. En effet, généralement, les végétaux sauvages sont, dit-il, « plus durs et plus épineux que les espèces domestiques »38. Théophraste est donc bien conscient que la soumission à la culture entraîne des modifications qui poussent la plante à renoncer à certaines de ses caractéristiques et à certains de ses pouvoirs pour mieux s'adapter à ce que lui demande l'homme. Il rappelle que si tous les carthames ont des graines à barbes, celles des espèces sauvages, qui ne peuvent compter sur l’intervention de l’homme pour se reproduire, sont plus grandes et plus fournies39. Lorsque Pline veut désigner les végétaux cultivés, il utilise un adjectif au comparatif : mitior qui signifie « plus doux ». Voulant indiquer qu'il existe une espèce sauvage et une espèce cultivée du pourpier de mer (Atriplex halimus L.), il affirme : Duorum praeterea generum, silvestre et mitius40. La plante cultivée se définit d'emblée comme plus agréable que la plante sauvage. Dans sa distinction entre les plantes cultivées et les plantes sauvages, Théophraste avait lui-aussi insisté sur le caractère agréable des premières par rapport aux secondes : « Il semble, en effet, que les espèces sauvages produisent plus (...) mais que les espèces cultivées portent de plus beaux fruits et que leurs sucs mêmes soient plus doux et plus agréables »41.
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ourpier de mer (Atriplex halimus L.) ; photo V. Bonet

De la même façon, Pline continue à distinguer les plantes femelles et les plantes mâles d’après des différences d’aspects. La plante mâle est alors plus rugueuse, plus poilue, plus robuste42. Théophraste évoque par exemple l’inule femelle et l’inule mâle : selon lui, l’espèce femelle a un feuillage plus fin, elle est plus ramassée, plus petite ; l’espèce mâle a une plus haute taille, une tige plus grosse, davantage de rameaux, une feuille plus grande, plus collante et sa fleur a plus d’éclat43. En fait, dans ce cas comme souvent lorsque les Anciens distinguent plante femelle et plante mâle, il s’agit de deux espèce différentes : l’espèce femelle est en fait l’inule fétide (Inula graveolens L.) et l’espèce mâle, l’inule visqueuse (Inula viscosa L.). Pline emprunte directement à Théophraste ces lignes : « la différence est dans la feuille : la femelle l’a plus mince, plus ramassée, plus étroite et plus bombée. L’espèce mâle est aussi plus ramifiée, et sa fleur est plus éclatante »44. A travers Théophraste, Pline se rattache à toute une tradition et en particulier à l’idée qui fait de l’homme la mesure de toute chose et dont Théophraste ne s’est pas totalement affranchi : la distinction entre la plante mâle et la plante femelle est faite selon la différence homme/femme45. Pline établit une continuité.

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nule visqueuse (Inula viscosa L.) ; photo V. Bonet

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nule visqueuse
(Inula viscosa L.) ; photo V. Bonet

2.2.Pline reproduit les descriptions de Théophraste


Pline ne se contente pas de perpétuer les idées de Théophraste, il le suit aussi dans les détails des descriptions et des évocations végétales. Au livre XXI, il étudie les plantes d’ornement qui sont aussi des remèdes. Il commence par la rose. La rose européenne des Anciens, mère des espèces ornementales créées avec l’aide des roses venues d’Orient est sans aucun doute la Rosa gallica L. La fin du printemps voit s’épanouir ses grandes fleurs d’un rose vif ou d’un rouge profond au parfum pénétrant. A l’état de nature, ce sont des fleurs simples à cinq pétales46. C’est probablement la première fleur que l’homme ait cultivée et la première rose apprivoisée sous nos climats. L’Italie antique cultivait aussi la Rosa centifolia L., la « rose à cent feuilles », qui est une variété à fleur pleine de la Rosa gallica.47. Elle avait donné d’autres variétés par hybridation. Pline suit Théophraste en reprenant l’ordre même des informations dans la phrase lorsqu’il dit : « Les roses diffèrent par le nombre de pétales, le caractère hispide48 ou glabre, la couleur et l’odeur »49. Théophraste, lui, affirmait exactement la même chose : « Il y a au contraire de nombreuses variétés de roses qui se différencient par leurs pétales plus ou moins nombreux, leur caractère hispide ou glabre, la beauté de leur coloris et la suavité de leur odeur »50. Dans ce cas, Pline, comme souvent, recopie pratiquement le texte de Théophraste ; les mots latins correspondent parfaitement aux mots grecs. Au livre XXVVII, Pline rapporte les propriétés laxatives du garou ou Sainbois (Daphne gnidium L.). Il dit ceci de son fruit : «il a la couleur du coccus (kermès ; c’est-à-dire rouge) ; il est plus gros qu’un grain de poivre, et très échauffant ; c’est pourquoi on l’avale dans du pain pour qu’il ne brûle pas la gorge à son passage. C’est un antidote souverain contre la ciguë. Il relâche le ventre »51. Théophraste disait, quant à lui : « le grain de Cnide (un des noms du fruit du garou) est rond, de couleur rouge, plus gros que celui du poivre et beaucoup plus échauffant ; aussi lorsqu’on le donne en pilule (on le donne pour libérer le ventre) on l’incorpore dans une boulette de pain ou de graisse ; car autrement il brûle le gosier »52. Pline, cette fois-ci, a juste ajouté au texte de Théophraste, un renseignement supplémentaire (l’antidote pour la ciguë) glané dans une autre source probablement.

Rose (Rosa gallica L.) ; photo V. Bonet


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ainbois (Daphne gnidium L.) photo V. Bonet

2.3.Pline simplifie Théophraste


Dans de nombreux cas aussi, Pline reprend Théophraste en le simplifiant. Il est alors moins précis, ce qui parfois nuit à la clarté de son discours. Mais en faisant cela, il s’adapte à son public qui n’est pas un public de spécialistes. Ses livres médicaux sont des livres de médecine domestique. De plus, Pline ne veut pas se montrer comme un spécialiste de botanique. Il est un « vulgarisateur éclairé »53 qui essaie de consigner tout ce que l’on sait et tout ce que l’on en a écrit. Théophraste, quant à lui, a fait, comme le reconnaît S. Amigues, d’ « innombrables descriptions d’une exactitude parfaite ont incontestablement la précision des choses vues »54. Parfois, il donne même l’impression d’avoir fait certaines observations à l’aide d’une loupe, quand il décrit la graine d’une euphorbe dont la surface bosselée est difficilement observable à l’œil nu ou la petite graine du jonc longue d’un millimètre et pourvue d’une pointe invisible à l’œil55. Pline est moins précis et il supprime facilement des détails donnés par Théophraste.

A propos de la bugrane (Ononis spinosa L. et sa sous-espèce Ononis antiquorum L.), plante épineuse aux nombreuses propriétés médicinales, Pline semble résumer Théophraste : « elle recherche les terres labourées, dit-il simplement, elle est l'ennemi des moissons et se montre particulièrement vivace »56. Théophraste donne davantage de détails, présentant la plante comme un ennemi dangereux doté d'une grande volonté de conquête, qui ne peut être chassé du territoire qu'il occupe qu'après une longue lutte : « Elle pousse dans la terre grasse et luisante, en particulier dans les emblavures et les parcelles cultivées ; aussi est-ce une plante ennemie des agriculteurs. Et de plus, elle est difficile à détruire : dans les lieux qu'elle colonise, elle s'implante en profondeur tout de suite, et chaque année, elle donne naissance à des pousses latérales, qui s'implantent à leur tour l'année suivante. Il faut donc l'extirper complètement. Ce travail se fait quand le sol a été détrempé ; alors on en vient à bout plus facilement. Mais s'il en reste tant soit peu, elle repousse de là »57. Décrivant le cocardeau (Matthiola incana L.) dont il fait une violette, Pline appelle cette belle plante annuelle qui ressemble à la giroflée et dégage un parfum intense, viola alba, nous laissant croire que sa fleur est forcément blanche. Théophraste lui, prend la peine de mentionner que sa couleur est variable58. Pline a certes observé une partie des végétaux qu’il mentionne, en particulier grâce à Antonius Castor qui possédait un jardin botanique59. Pourtant, ses descriptions60 ont tendance à être sommaires : elles sont souvent réduites aux indications qu’il juge suffisantes. Par exemple, si la plante est utile par sa racine, il décrit surtout cette partie au détriment des autres. Sur ce point, il s’écarte des recommandations exigeantes de Théophraste qui avait proposé une méthode rigoureuse pour décrire correctement un végétal61.


2.4.Pline fait des erreurs


Ainsi, Pline s’écarte parfois de Théophraste, soit par des « oublis » comme nous venons de le voir, soit surtout par des erreurs que nous n’évoquerons qu’en passant, cela ayant été parfaitement étudié par exemple par J. André dans ses articles intitulés « erreurs de traduction chez Pline l’Ancien » et « Pline l’Ancien botaniste ». Les erreurs que l’auteur de l’Histoire Naturelle commet sur le texte de Théophraste sont d’origines diverses. Tout d’abord, l’ignorance qu’a Pline des plantes orientales le pousse parfois à mal utiliser Théophraste. Il fait aussi des erreurs d’interprétation, quand il attribue par exemple une couleur herbacée au narcisse (Narcissus tazetta L.) donnant à la fleur une qualité que Théophraste attribuait en fait à la feuille62. Pline fait aussi des erreurs de traduction. Il confond probablement deux mots grecs kisthos « ciste » et kissos « lierre »63 et décrit le ciste (Cistus vilosus L. et Cistus salviaefolius L.) en croyant décrire le lierre (Hedera helix L.). Certaines de ses erreurs, dont celle que nous venons de voir, tiennent probablement à ses méthodes de travail64 : un secrétaire lui lisait à haute voix les textes, lui-même prenait des notes ou chargeait un autre secrétaire de les prendre, autant d’intermédiaire qui peuvent entraîner des erreurs. Enfin, la critique plinienne a depuis longtemps admis l’existence d’un fichier à partir duquel Pline travaille65. Et l’on a souvent évoqué des confusions de fiches qu’aurait pu faire l’auteur.

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arcisse (Narcissus tazetta L.) ; photo V. Bonet


C
iste à feuille de sauge (Cistus salviaefolius L.) ; photo V. Bonet

J. André a montré que nombre des fautes de Pline n’étaient donc pas due à un manque de discernement. De plus, si Pline a été obligé de reproduire ses sources pour la flore orientale ou grecque, pour la flore occidentale, il a eu recours aux enquêtes personnelles66. On peut ajouter au crédit de Pline que, à bien y regarder, l’Histoire naturelle présente un vrai travail sur les sources et une utilisation raisonnée qui font de l’auteur bien autre chose qu’un simple compilateur. Il a un projet et il adapte ses sources à ce projet.


3.L’originalité de Pline et son projet : distanciation et réélaboration


Pline travaille sur les informations qu’il collecte, il les réorganise, et même s’il n’en dédaigne aucune, qu’elle soit directe, indirecte, orale ou écrite, il sait aussi se montrer critique, dénonçant, par exemple, le manque de cohérence de plusieurs écrits grecs à propos de l’arbre à encens67, marquant ailleurs sa défiance, ou contestant les informations glanées.

3.1.Pline prend de la distance


Tout d’abord, Pline prend de la distance vis-à-vis de ses sources. Même s’il reconnaît une grande autorité à Théophraste, et s’il partage souvent ses idées, il s’en écarte parfois68. Il n’hésite pas à le critiquer. Ainsi, à propos d’un bulbe, Pline lui reproche l’imprécision de certaines de ses observations, s’étonnant qu’il ne mentionne pas de détails précis sur cette « espèce de bulbe », ni non plus le pays d’origine de la plante. « Théophraste, dit-il, rapporte qu’il existe une espèce de bulbe naissant au bord des rivières qui comporte, entre l’écorce extérieure et la partie comestible, une substance laineuse dont on fait des chaussons et certains vêtements. Mais, du moins dans les exemplaires que j’ai pu consulter, il n’indique ni la région où le fait se produit, ni aucune précision »69. On ne peut nier, donc, que Pline apporte le plus grand soin à la consultation de ses sources. Il n’hésite pas à consulter plusieurs exemplaires d’un même ouvrage. Il est allé voir d’autres exemplaires des Recherches sur les plantes pour trouver une explication dans une version plus claire ou plus complète. On ne peut donc lui reprocher de n’être qu’un compilateur crédule, même s’il n’est ni un scientifique, ni un philosophe, qu’il ne comprend pas forcément la théorie botanique et ignore les questions fondamentales traitées par Théophraste70.

Le travail de Pline s’accompagne dès que cela est possible d’un travail critique de vérification des information
s qui l’entraîne parfois à exprimer son désaccord. Dans son développement sur l’ambre jaune, par exemple, que nous évoquons même si Pline en parle dans son livre sur les minéraux (XXXVII), il réfute toutes les fariboles que l’imagination a fait naître sur l’origine de l’ambre ; il cite et critique deux douzaines d’auteurs dont Théophraste71. Ce qui est certain, c’est que pour Pline, le constat direct est la source la plus fiable et une garantie de vérité72. La différence que l’on remarque parfois chez Pline et Théophraste, dans les analogies utilisées pour décrire la plante médicinale, nous invitent à penser que Pline a choisi une comparaison différente parce qu’elle lui semblait mieux rendre la réalité morphologique du végétal. Il a peut-être dans ce cas examiné la plante et fabriqué, ou trouvé dans une autre source, une analogie qui lui a paru mieux convenir à la variété qu’il a vue. Il en est ainsi, par exemple, à propos du célèbre et non moins dangereux ellébore, plante qui garnit volontiers le panier des sorcières. L’ellébore noir (Helleborus niger L. pour l’Italie) a des feuilles de platane (mais plus petites, plus découpées et plus foncées) chez Pline et de laurier chez Théophraste (Théophraste veut en fait parler de chaque segment de la feuille et non de la feuille entière contrairement à Pline) ; l’ellébore blanc (Veratrum album L.) développe des feuilles de bette naissante chez Pline et de poireau chez Théophraste73.


Ellebore noir (Helleborus niger L.) non encore fleuri ; photo V. Bonet

3.2.Pline complète et réactualise ses sources


Pline considère comme de son devoir de compléter et de réactualiser ses sources. Reprenant Théophraste, il lui arrive alors de rajouter des informations. Parmi les plantes des jardins, Pine évoque une très belle fleur qui, selon lui, est utile contre le venin des serpents : la coquelourde (Lychnis coronaria L.). Pilée dans du vin, sa graine « couleur de feu » combat efficacement le venin des reptiles mais aussi celui des scorpions, des frelons et « des autres animaux de ce genre »74. Alors que Théophraste se contente de dire qu’elle est une fleur estivale sans la décrire75, Pline ajoute qu’elle a la taille du violier et que ses cinq pétales ne dégagent aucun parfum76. Théophraste ne dit rien non plus de ses propriétés médicinales.

Parlant de la célèbre mandragore (Mandragora vernalis Bert. et Mandragora automnalis Bert.)77, plante antalgique, narcotique et magique, Pline a emprunté à Théophraste78 les informations concernant les rites de cueillette de la plante. C’est chez lui qu’il a trouvé la recommandation de circonscrire trois fois la plante avant de la cueillir et de la couper en regardant le couchant. Mais il ajoute une indication qui précise que le cueilleur doit se garder d’être face au vent : se placer face au vent, c’est s’exposer à un vent contraire, opposé (contrarius, dit le latin) qui pourrait donc plus symboliquement que véritablement faire obstacle à l’opération. Cette information ne vient pas de Théophraste mais certainement d’une autre source. En revanche, Pline a supprimé la mention d’un second opérateur qui danse autour de la plante en prononçant des paroles érotiques et que Théophraste rapportait. Peut-être parce qu’il passe sous silence l’utilisation que l’on faisait de la mandragore dans les philtres d’amour, alors que Théophraste affirme que la racine s’utilise « comme somnifère et bien sûr pour les philtres »79. Pline trie les informations, les retravaille et combine plusieurs sources.



Ce qui fait en partie l’originalité de Pline, c’est sa volonté d’être exhaustif. Pour être exhaustif, Pline a dû récupérer tous les témoignages anciens et y ajouter des informations nouvelles ; il dit même par exemple avoir complété Aristote80. Il pratique une réactualisation du savoir. S’interrogeant sur les fleurs qui produisent un miel nocif pour la santé, il constate le silence de ses sources à ce propos et rapporte ce qu’il a découvert81. Il complète le témoignage des spécialistes par des sources plus informelles. A la compilation s’ajoute un travail de réflexion et d’investigation.

3.3.Pline réorganise


S’ajoute aussi un travail d’organisation en fonction de son projet. A la fin du livre XXVII, le dernier traitant des plantes, Pline, s’inspirant de Théophraste, envisage les liens qui existent d’une part entre les lieux et certaines maladies (il s’agit des parasitoses) et d’autre part entre les lieux et les vertus des plantes82. Chez Théophraste, ces considérations terminent aussi le livre IX des Recherches sur les plantes, ce qui montre que Pline ne rechigne pas à reprendre les classements et l’organisation de Théophraste. Mais il les adapte aussi à son œuvre et à sa structure. En effet, Théophraste, dans l’avant-dernier paragraphe, nous apprend que certains peuples (Egyptiens, Arabes, Macédoniens, Syriens etc…) sont infestés par des vers (lombrics ou ténias) de manière congénitale. Ensuite, dans le dernier paragraphe de son œuvre, il revient aux plantes pour affirmer que les lieux ont aussi de l’influence sur elles : celles qui poussent dans des régions froides, battues des vents, ou dans les pays secs ont des effets médicinaux plus puissants83. Théophraste finit donc par les plantes, ce qui est logique. PLINE quant à lui, réorganise les informations en fonction de la structure de son œuvre. Il inverse l’ordre des renseignements donnés par Théophraste (il commence par les plantes et les lieux et parle des lieux et des parasitoses ensuite) pour ménager une transition avec son livre XXVIII qui sera son premier livre sur les médicaments fournis par les animaux. Terminant sur les parasites, il ajoute « cette remarque nous amène à traiter des animaux eux-mêmes, et des remèdes, peut-être les plus sûrs de tous, que la nature a mis en eux »84.

3.4.Pline exprime ses idées et ses positions


Tout cela signifie que, lorsque Pline utilise ses sources, il n’oublie jamais son projet personnel, la structure de son œuvre par exemple, mais encore le statut qu’il veut lui-donner, ses idées personnelles et celles de son temps. Une des idées qui lui tiennent à cœur est la valorisation de l’Occident romain. Dès qu’il le peut, Pline fait donc référence aux plantes de l’Occident romain, propose des équivalents occidentaux aux végétaux orientaux, ou rectifie ce qu’il pense être des erreurs désavantageant l’Occident. En outre, ne se contentant pas de suivre ses sources, il insiste sur les plantes italiennes ou voisines. Son but est de montrer que dans son monde, poussent des fleurs merveilleuses et utiles et qu’on n’a nul besoin de recourir aux trésors d’un Orient proche ou lointain, mais de toute façon étranger. A propos des roses, par exemple, Pline suit Théophraste, nous l’avons vu, pour distinguer les variétés, mais il décrit encore deux roses occidentales que Théophraste ne mentionne pas, la rose « qui pousse en Italie, dans la Campanie »85 et une variété espagnole : « A Carthagène, en Espagne, tout au long de l’hiver, fleurit une rose précoce »86.

Pline véhicule ses positions et les idées de sa société dans son œuvre ; il modifie ses sources en conséquence. Il se doit d’évoquer toutes les plantes. Il étudie donc aussi les plantes abortives et contraceptives mais la plupart du temps en mettant en garde ses lecteurs de leurs effets plutôt qu’en proposant des moyens de contrôler les naissances. C’est qu’il n’écrit pas pour la courtisane, la paysanne ou la femme du peuple, il écrit pour la matrone, la femme de la haute société de la Rome impériale. Dans la société romaine, et en particulier pour les aristocrates, le rôle de la femme étant d’enfanter pour donner une descendance à son mari et des citoyens à Rome87, et le but du médecin étant plus de faciliter la conception que de l’éviter, les plantes évoquées sont plus censées aider les femmes dans cette tâche que le contraire. Les médecins se sont certes occupés de contraception et d’avortement, mais ces pratiques sont certainement restées souvent en marge de la médecine comme en témoigne le grand nombre de pratiques traditionnelles paramédicales, comme les amulettes contraceptives88. Pline est, lui, un aristocrate contraint de mettre en garde contre l’avortement alors illégal89. Ainsi de nombreuses plantes abortives ou contraceptives sont proposées dans son œuvre sous couvert d’une interdiction destinée à protéger la femme enceinte. Pour ce faire, il adapte les renseignements donnés par Théophraste à sa situation.


C
étérach (Ceterach officinarum Willd.) ; photo V. Bonet
Par exemple, le cétérach ou doradille (Ceterach officinarum Willd.) est considéré dans l’Antiquité comme dangereux pour la fonction reproductrice. Il appartient à la famille des fougères. Cette croyance antique est liée à la morphologie des plantes. Elles ont, en effet, l’air d’être elles-mêmes stériles. « Les fougères n’ont ni fleurs ni graines », dit Pline90. En réalité, la fougère est classée parmi les cryptogames vasculaires, c’est-à-dire parmi les plantes qui n’ont pas de fleurs apparentes. De plus sa reproduction est assurée par des spores cachées dans des « réservoirs », les sporanges, qui forment des taches saillantes, les sores, situés sur la face inférieure des feuilles. Le céterach, comme les autres fougères est donc une plante « signée » qui indique à l’homme à quoi elle peut servir. Si Théophraste dit que le cétérach « est, pour les femmes le moyen de ne pas concevoir »91, et donne la recette complète : on mélange à la plante de la peau et du sabot de mule (animal stérile par excellence), Pline, lui, affirme seulement : « il ne faut pas en donner aux femmes, car elle les rend stériles »92. Ce n’est plus une recette, mais une interdiction destinée à effrayer de potentielles utilisatrices.
° ° °
On ne peut donc que réaffirmer, à propos des livres botaniques de l’Histoire Naturelle, la dépendance de Pline vis-à-vis de ses sources et en particulier vis-à-vis des Grecs, et surtout de Théophraste. Mais en lisant son œuvre, on ne peut faire fi du fait que Pline écrit dans un certain contexte et avec un certain projet et que les informations qu’il nous donne sur les plantes, ou plutôt la façon dont il présente ces informations, en portent la trace. L’œuvre de Pline reflète aussi l’esprit d’inventaire de l’époque flavienne. Selon V. Naas, elle s’inscrit dans un mouvement qui a eu pour but de créer une mémoire de l’Empire ; l’Histoire Naturelle est un bilan à la gloire de Rome et de l’Empire, une sorte de triomphe : « Pline, dit-elle, semble illustrer la puissance et la prospérité de l’Empire en une procession triomphale des merveilles de la nature et de l’homme»93. C’est, dit-elle encore, « l’inventaire administratif des ressources de l’Empire » et « le défilé de ses plus beaux trophées »94.

Résultat exceptionnel de toutes ces dépendances, de ces réélaborations, de ces innovations, de ces intentions, et de ce projet, l’Histoire Naturelle reste « un inventaire aussi complet que possible de la plus grande partie des plantes connues et nommées » et « l’ouvrage le plus complet sur le sujet que l’Antiquité nous ait légué »95 au premier siècle. L’œuvre est donc une référence de choix pour parler des médicaments végétaux de l’Antiquité occidentale et un exemple parfait d’association et de métissage culturels.




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1Voir le témoignage de Pline le Jeune, son neveu : Epist. III, 5, 7.

2PLINE, H.N., praef. 3 sq.

3J. MAGNIN-GONZE, Histoire de la botanique, p. 14.

4Théophraste ne reprend pas pour autant toutes les idées d’Aristote, même si sa dette envers lui est importante. Il sait même se montrer critique. En ce qui concerne le monde végétal, il rejette, par exemple, ses idées sur la bisexualité des plantes et sur la génération spontanée. Voir sur ce point G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 40. Les deux traités botaniques de Théophraste sont connus sous les titres latins Historia plantarum et De causis plantarum. Théophraste fut aussi le successeur d’ Aristote ; il dirigea le Lycée pendant trente-six ans après sa mort : voir G.E.R. LLOYD, La science grecque après Aristote, p. 20.

5G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 37.

6Dans ses ouvrages botaniques, il s’inspire du modèle donné par Aristote dans ses traités zoologiques : « il apparaît comme un chercheur fidèle à la tradition inaugurée par Aristote dans sa zoologie », dit G.E.R. LLOYD dans La science grecque après Aristote, p. 23-24.

7S. AMIGUES, « Les traités botaniques de Théophraste », p. 144-149 ; S. Amigues montre aussi que Théophraste « refuse de faire entrer les végétaux dans les cadres tracés par Aristote pour les animaux », p. 134.

8G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 53.

9S. AMIGUES et G. DUCOURTHIAL évoquent la création d’un jardin à Athènes, le jardin du Lycée, qui aurait permis à Théophraste d’examiner les plantes et qui a peut-être été un des premiers jardins botaniques : S. AMIGUES, « Les traités botaniques de Théophraste », p. 133 ; G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 56. On ne peut pas ne pas évoquer sur ce point Pline allant observer certaines espèces dans le jardin d’Antonius Castor. Pline en parle en 25, 9 en particulier.

10S. AMIGUES, « Les traités botaniques de Théophraste », p. 154.

11Ces réflexions sont issues d’une discussion avec S. Amigues.

12V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 35-36.

13J. MAGNIN-GONZE, Histoire de la botanique, p. 18.

14Sur le plan de l’Historia plantarum, voir S. AMIGUES, « les traités botaniques de Théophraste », p. 134-138 et G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 52.

15PLINE, H. N., praef. 13 : rerum natura, hoc est uita, narratur.

16V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 13.

17PLINE, 21, 52 : et pleraque eorum in exteris terris nascuntur, nobis tamen consectanda, quoniam de natura sermo, non de Italia est.

18PLINE, 30, 137 : Vix est serio complecti quaedam, non omittenda tamen quia sunt prodita.

19G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 61.

20En plus de Théophraste, pour les plantes d’Italie, Pline s’inspire aussi de Caton et de Varron ; pour la médecine végétale, il a aussi consulté, entre autres, des traités médicaux.

21Une fois dans le livre XX, deux fois dans le livre XXI, jamais dans les livres XXII, XXIII, XXIV, deux fois dans le livre XXV, une fois dans le livre XXVI et dans le livre XXVII.

22Sur ce point voir G. SERBAT, « La référence comme indice de distance dans l’énoncé de Pline l’Ancien », p. 46 ; voir par exemple les passages concernant la plante adamantis capable de faire bailler de fatigue et tomber à la renverse les lions (24, 162) ou cette autre l’eriphia qui abriterait dans sa tige un scarabée poussant des cris de chevreau (24, 168). 

23PLINE, 24, 14 : Dixit Democritus, credidit Theophrastus esse herbam cuius contactu inlatae ab alite quam retulimus exiliret cuneus a pastoribus arbori adactus.

24PLINE, 24, 69 : Theophrastus defendi eam inpugnarique colligentes tradita (…) accipitrum genere.

25THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, IX, 8, 7 ; traduction de S. AMIGUES.

26PLINE, XX, 5 ; THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, IX, 14, 1 ; Théophraste explique que c’est la drogue qui se conserve le plus longtemps et que c’est un médecin qui n’était ni un menteur ni un charlatan qui lui a affirmé posséder de l’elaterium vieux de 200 ans.

27PLINE, 25, 99 : Theophrastus, auctor alioqui gravis, septuano coitu durasse libidinem contactu herbae.

28PLINE, 21, 13.

29THEOPHRASTE, VII, 13, 2 : parlant de la tige des plantes, Théophraste dit que la plus longue appartient à l’asphodèle et qu’elle s’appelle antherikos. Il dit aussi que dans la hampe naît un ver qui se transforme en un insecte ailé aux couleurs du frelon qui s’ouvre un passage pour s’envoler.

30PLINE, 21, 109.

31G. SERBAT, « La référence comme indice de distance dans l’énoncé de Pline l’Ancien », p. 42.

32Voir par exemple G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 23-24.

33PLINE, 19, 32.

34PLINE, 21, 52 : Sunt et alia genera nominibus Graecis indicanda, quia nostris maiore ex parte huius nomenclaturae defuit cura.

35J. ANDRE, « Pline l’Ancien botaniste », p. 301-302. Il connaissait sans doute les plantes alimentaires d’Italie, les plantes de Germanie et d’Espagne, c’est-à-dire les plantes d’Occident. Il n’ignorait pas les plantes d’ornement et une partie des plantes médicinales mais il dépendait grandement de ses sources pour tout le reste.

36J. ANDRE, « Pline l’Ancien botaniste », p. 303-304.

37R. SCHILLING, « La place de Pline l’Ancien dans la littérature technique », p. 281.

38THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 4, 5, trad. de S. AMIGUES : « Ce qui fait l'originalité des espèces sauvages par rapport aux espèces domestiques, dit encore Théophraste, c'est leur fructification tardive et leur vigueur ».

39THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 4, 5.

40PLINE, 22, 74 : « En outre, il en existe deux espèces, une sauvage, l'autre cultivée ».

41THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, I, 4, 1.

42PLINE, 16, 43.

43THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 2, 6.

44PLINE, 21, 58.

45S. AMIGUES, « Les traités botaniques de Théophraste », p. 149.

46S. AMIGUES, THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, ed., note 12 à VI, 6, 4.

47S. AMIGUES, THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, ed., note 12 à VI, 6, 4.

48Terme botanique désignant une plante couverte de poils.

49PLINE, XXI, 16 : Differunt enim multitudine foliorum, asperitate, levore, colore, odore.

50THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 6, 4.

51PLINE, 27, 70. 

52THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, IX, 20, 2.

53G. SERBAT, « La référence comme indice de distance dans l’énoncé de Pline l’Ancien », p. 40 ; 48.

54S. AMIGUES, « Les traités botaniques de Théophraste », p. 128.

55G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 56 ; THEOPHRASTE, 3, 8, 3 ; 4, 12, 2 ; 9, 11, 9.

56Anonis : PLINE, 21, 98 : Sequitur arata, frugitibus inimica vivaxque praecipue.

57THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 5, 4. Traduction de S. AMIGUES.

58PLINE, 23, 27; THEOPHRASTE, VI, 6, 3.

59PLINE, 25, 9.

60G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 62.

61THEOPHRASTE, 1, 1, 9-11 ; G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 28.

62J. ANDRE, PLINE, Histoire Naturelle ed., note 1, à 21, 25, p. 101.

63G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 23-25 ; J. ANDRE, « Erreurs de traduction chez Pline l’Ancien », p. 205 ; Théophraste a mentionné deux variétés de cistes, une mâle et une femelle et les distingue ainsi : « la première a la feuille plus grande, plus dure, plus collante, et la fleur purpurine ; mais elles ont l’une et l’autre des fleurs semblables aux églantines, quoique plus petites et sans parfum ». Pline transcrit ces informations mot pour mot, mais l’ennui c’est qu’il les insère dans la rubrique sur le lierre.

64Nous connaissons ces méthodes surtout grâce à son neveu, Pline le Jeune, qui les expose dans une de ses lettres : PLINE le Jeune, Epist. III, 5.

65V. Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 109.

66J. ANDRE, « Erreurs de traduction chez Pline l’Ancien » et « Pline l’Ancien botaniste » ; G. SERBAT, « La référence comme indice de distance dans l’énoncé de Pline l’Ancien », p. 38-39.

67PLINE, 12, 56 : aucun texte grec, dit-il ne donne vraiment la même description.

68DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 62.

69PLINE, 19, 32.

70J. MAGNIN-GONZE, Histoire de la botanique, p. 25.

71PLINE, 37, 30-46.

72V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 152.

73PLINE, 25, 48 sq ; THEOPHRASTE, IX, 10, 1.

74PLINE, 21, 171.

75THEOPHRASTE, Recherches sur les plantes, VI, 8, 3 ; il se contente de la citer parmi les plantes estivales ; c’est d’autre part la seule et unique référence.

76PLINE, 21, 18.

77PLINE, 25, 148.

78THEOPHRASTE, IX, 8, 8.

79THEOPHRASTE, IX, 9, 1.

80PLINE, 8, 44 ; voir V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 82.

81PLINE, 21, 74. ; V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 147.

82PLINE, 27, 144-145.

83THEOPHRASTE, IX, 20, 5.

84PLINE, 27, 146.

85PLINE, 21, 17 : quae est in Campania Italiae.

86PLINE, 21, 19 : Carthagine Hispaniae hieme tota praecox.

87F. GAIDE, « Quelques plantes des femmes », p. 53 ; D. GOUREVITCH, Le Mal d’être Femme ; D. GOUREVITCH et M.H. RAEPSAET-CHARLIER, La femme dans la Rome antique.

88Voir sur ce point P. GAILLARD-SEUX, « Les amulettes gynécologiques dans les textes latins médicaux de l’Antiquité », p. 70-84.

89F. GAIDE, « Quelques plantes des femmes », p. 54.

90PLINE, 27, 78 : nec florem habent nec semen.

91THEOPHRASTE, IX, 18, 7. Traduction S. AMIGUES.

92PLINE, 27, 34.

93V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 2.

94V. NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, p. 9.

95G. DUCOURTHIAL, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 63 et p. 64.

Journées de la CNARELA Nice, 27 et 28 Octobre 2008

« Aux sources du métissage culturel : aspects scientifiques, linguistiques et artistiques dans l'Antiquité »



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