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Le Caïd Arezki Mellal


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Le Caïd

Arezki Mellal
arezki mellal est né à Alger en 1949. Il y vit toujours et exerce la profession de maquettiste. Auteur de nouvelles, il a publié un premier roman Maintenant, ils peuvent venir (Actes Sud, 2002).
« Ils me font rire, les Français. » Le caïd tournait et retournait dans sa tête la petite phrase de M. le Maire. Pourquoi cette distinction? Le maire n'est-il pas français ? L'Algérie ne fait plus partie des départements français ? Bon, lui est français et pas français : rare privilège, il est caïd de Zouatnia. Cela, il le comprenait.  Caïd, mais arabe, mais indigène, mais musulman. Cependant, le maire, pourquoi dit-il cela? Est-ce à dire qu'un Alsacien n'est pas français ? Parce que M. le Maire est alsacien. Les Alsaciens ont toujours eu des problèmes de ce côté-là, enfin, paraît-il. Mais ce n'est pas suffisant, car les autres - Rupin le receveur des impôts, Barbotin le brigadier ou encore Lévi le directeur de l'école (qui est juif, mais très français tout en étant bizarre, car vous pouvez être sûr que s'il n'est pas à son école, il est chez lui en train de jouer du violon) - approuvent et se mettent à rire. « Ils me font rire, les Français. » Car il s'agit, bien entendu, des Français de France. Cette distinction qu'il sentit de plus insistante lui montra sournoisement que le vent est en train de tourner. Il se prépare quelque chose dans cette Algérie. Quoi qu'il en soit, lui, ne se cramponne qu'à une chose : l'Algérie, c'est la France, et tout le monde est français. Avec ces colons, il faudra jouer le jeu, c'est tout. Tout le monde? C'est-à-dire que les indigènes restent les indigènes. Avec ceux-là, il faut aussi jouer le jeu. Jeu auquel il était rompu depuis longtemps. Les indigènes, les Arabes à lui. Menteurs et fainéants, ignares et fanatiques, traîtres. Traîtres surtout. Ce ne sont que de grands gamins, mais dangereux dans leur façon d'être versatiles. Tu leur tournes le dos, te voilà poignardé. Ils te disent : « Si Guebli, tu peux être tranquille, je te le jure sur mon honneur. Tu me connais. Si Guebli, ma parole est comme une balle de fusil, quand elle sort, elle ne revient plus. » Comme ils parlent, ils parlent. Ce gueux, si prompt à jurer, ce gueux avec sa « parole », il ne croit pas un mot de ce qu'il dit.

Si Guebli savait jouer à merveille à ce jeu, il était comme un poisson dans l'eau avec les indigènes. Jouez, jouez avec moi, les enfants. Quant aux Français, il faut toujours faire attention, mais jouons quand même.

Ce matin de juillet, dans cette aube un peu brumeuse sur la Middja, Si Guebli avait bien envie de sortir son grand jeu aux Français. Sur le chemin caillouteux, la carriole avançait difficilement, ce qui donna tout le temps à Si Guebli de bien distinguer le gamin allongé dans la rigole qui bordait le champ de vigne. Il tira sur les rênes du cheval et fit claquer son fouet dans les airs.

« Ya wald ! Sa voix était dure, coupante, terrible dans le petit matin.

- Ya wald, viens ici ! Tu entends, ici je te dis ! »

Péniblement, craintivement, le gamin se leva, fît deux pas, s'arrêta.

« Tu veux que je vienne te chercher peut-être ? Tu veux que je me dérange pour toi ?

- Non, Sidi, non », dit une voix vraiment peureuse.

Le gamin franchit le petit talus en titubant de fatigue et de peur. Il s'arrêta à une distance respectueuse de la carriole.

«Approche un peu. Dis-moi ce que tu fais là.

- Je dormais Sidi.

- Pourquoi tu dors là? Que t'est-il arrivé? Qu'est-ce que tu as fait pour passer la nuit ici ?

- Pour dormir Sidi.

- Belgacem, je te répète, qu'est-ce qui t'a amené à dormir ici ? »

Belgacem ne s'inquiéta même pas de la sensation liquide et tiède le long de sa cuisse, il continua à faire pipi sans le vouloir, aucun son ne pouvait sortir de sa bouche. Il savait qu'il ne pouvait se taire plus longtemps, ce qui augmentait sa terreur. Belgacem, dix-sept

ans, un moineau pris au piège, à deux doigts de mourir. Se débattre dans le filet, c'est mourir, ne pas se débattre, c'est mourir, Belgacem est dans l'épouvante du moineau.

« Tu commences à m'énerver. Raconte-moi tout et fais vite, fais vite. »

Belgacem savait très bien qu'il fallait faire vite, Sidi Guebli est en route pour contrôler la cueillette des prunes et des pêches, son contremaître ne fera pas attendre la camionnette du livreur des halles. Avec ce chauffeur, un roumi, l'heure, c'est l'heure.

« J'étais chez N'rik, Sidi.

- Qu'est-ce que tu faisais chez N'rik après le travail ? »

Il était mutile, voire dangereux de lanterner, de résister. Belgacem devait abdiquer vite. Le caïd avait déjà compris qu'il se trouvait chez Henrich après le travail. C'était déjà une infraction. Mais bien avant, en l'apercevant dans la rigole, il savait aussi que Belgacem était coupable d'un crime.

Le gamin ne savait pas que, si le caïd avait cet art implacable de débusquer les coupables, c'est simplement parce que tout le monde est coupable de ce côté de la barrière. Il avoua et vite.

« J'étais avec Rika.

- Il faut dire mademoiselle Rika. Qu'est-ce que tu faisais la nuit avec Rika?

- C'est elle,Sidi...

- Continue à mentir, mademoiselle Erika t'a invité à passer la nuit avec elle ? Mademoiselle Erika invite des bougnoules comme toi dans son lit ! Tu l'as touchée ? Tu as fait du mal?

- Oui, Sidi... »

Belgacem raconta comment dans le jardin, alors qu'il arrosait les fleurs en fin d'après-midi, Erika est venue par derrière et lui a dit : « Arrose-moi. » En arrosant au jet d'eau Erika qui riait à gorge déployée, il raconta comment sa robe blanche, soudain collée à sa peau, est devenue transparente. Et aussi et surtout comment, brusquement, les seins d'Erika l'ont appelé à travers cette transparence. C'était irrésistible, exactement comme un aimant. Erika riait de plus en plus et se tortillait, et ses seins tressautaient et l'appelaient encore plus. Il dit que sa main était magnétisée, qu'il ne pouvait plus contrôler cette sorcellerie. Sa main est partie se poser sur un sein. Erika l'a giflé en riant toujours. Elle est partie et lui a dit : « Au revoir, Belgacem », mais avec une drôle de voix comme pour dire «Viens », car elle balançait bizarrement ses hanches de telle façon que la robe était complètement entrée dans la fente de ses cuisses et que ses fesses l'appelaient. Il allait la rattraper et mettre sa main cette fois entre les fesses, car une sorcellerie plus grande l'attirait là. Mais il s'arrêta pour réfléchir, car il se souvint de ce que disent les adultes. Que les femmes sont des sorcières qui rendent fous les hommes parce qu'elles veulent et ne veulent pas en même temps. Elles sont comme ça, elles rendent fous les hommes. C'était la première fois que Belgacem se sentait homme.

Il a réfléchi et tard dans la nuit, il s'est rendu dans le petit pavillon au fond du jardin où Erika aimait parfois à dormir seule en été.

Elle était à moitié nue, resplendissante sous un clair de lune qui traversait le voilage fin de la fenêtre grande ouverte et baignait la chambre. Il l'a caressée. Elle s'est réveillée en sursaut, elle a crié : « Va-t'en ! » Mais Belgacem s'est enragé, il en avait marre de ces sorcières qui veulent et ne veulent pas. Il l'a assommée, elle n'a plus rien dit, plus un cri. Non, elle a grogné quand il l'a pénétrée, mais ça, il ne le dit pas au caïd.

« Elle a rien dit quand tu l'as pénétrée? Elle a pas soupiré, elle a pas grogné ?

- Non, Sidi.

- Tu mens. »

Le caïd lissait sa moustache, absent, le regard plissé, lubrique. Mais il revint vite à lui. Cette Erika, la fille de M. le Maire, était comme toutes les Françaises une salope de pute à dix-huit ans.

Belgacem ignorait que l'instant où il vit pour la première fois une femme dans sa nudité fut l'instant précis où son destin se scella définitivement par cet homme qui lui dit :

« Écoute moi, ya wald, tu vas te rendre chez moi tout de suite. Tu diras à lalla Yamna que c'est moi qui t'envoie. Tu lui diras que tu as passé la nuit sous mon toit avec mes fils et qu'elle en informe tout le monde. Tu lui demanderas de te donner de quoi faire les courses au marché. Quand tu auras acheté ce que lalla Yamna t'aura commandé, tu viendras me porter le couffin au bar chez Gaston. Je t'attends là-bas. Allez, ouste, file maintenant chez lalla ! »

Si Guebli arriva à temps au verger. La cueillette finie, il inspecta les cageots en vérifiant que les calibres triés se trouvaient dans les bons cageots. Il avait renvoyé l'autre jour tous les saisonniers qui n'avaient pas bien su trier les fruits. Le contremaître était absent pour maladie, vous voyez le résultat? Vous voyez comment travaillent les Arabes quand on ne les surveille pas ? Il a eu des problèmes à l'entrée des halles avec l'inspecteur. Celui-là, c'était pas un Arabe, on peut pas lui fermer sa gueule, on peut pas l'acheter.

Aujourd'hui, il n'était pas mécontent, le cours avait légèrement monté et la production était bonne cette année. Mais il ne devait jamais montrer qu'il n'était pas mécontent. En remontant sur la carriole, il jeta au contremaître :

« Tu retires un douro à tout le monde. Lui là-bas, tu le paies et tu le fous dehors.

- Bien Sidi, que dois-je leur dire?

- Tu vieillis, Ramdane, tu vieillis, tu oublies le métier. Dois-je t'apprendre que le cours des fruits a chuté ? Tu vas me répondre que non, il a augmenté et que tous ces gueux le savent. Surveille-toi, Ramdane, tu baisses. Depuis quand dois-je donner des explications aux gueux? Quant à lui là-bas, il parlait de moi.

- Je sais, Sidi, il disait du bien de vous.

- Oui, il parlait du caïd et non de Sidi le Caïd.

-Bien, Sidi, bien. »

Pour Ramdane, le jeu devenait de plus en plus difficile. Quelque chose était en train de changer. Les Arabes ne fermaient plus leur gueule comme avant. Si le caïd croit simplement que Ramdane vieillit, il se trompe lourdement.

« Parfait, tu le fous dehors et tu me laisses aller tranquillement à mes affaires. »

En effet. Si Guebli arriva tranquillement à son rendez-vous habituel au bar chez Gaston. Ils étaient tous déjà là : Walter Henrich, le maire depuis huit ans, Rupin le receveur des impôts, Barbotin l'adjudant chef de la brigade de gendarmerie. Le Quen, le receveur des postes, Garcia le garde champêtre.

Le caïd prit place, sa place, parmi les notables en ramenant selon le cérémonial qui était sa marque les pans de son burnous, blanc, immaculé, splendide.

Il se demandait comment M. le Maire allait aborder le viol de sa fille. Avait-il déjà ordonné la recherche du criminel ? M. le Maire dit : « Ils me font rire, les Français. Ils ignorent que nous avons des vignobles qui poussent en montagne dans nos pays de neige.

- Quoi, répliqua Rupin, ils n'ont jamais entendu parler des Mascara, des Médéa, des Tlemcen ?

- Non, vous dis-je, ils ne savent même pas qu'il neige chez nous. Ils me font rire. L'Algérie, ce sont les marécages de la Mitidja que nous avons asséchés et puis le désert. »

Rupin qui n'avait jamais mis les pieds en France s'étonnait sincèrement des Français.

La discussion arrosée de pastis roula encore sur les cépages, les montagnes et la neige. Le pastis est la boisson préférée en Provence et en Algérois. M. le Maire dit encore :

« Ils ne savent même pas que nous produisons du bon pastis chez Pernod à Alger... Brigadier, arrêtez cet homme ! »

Belgacem venait d'entrer dans le bar, portant un lourd couffin.

Barbotin se leva précipitamment.

«Vous voulez que j'arrête ce jeune homme, monsieur le Maire ?

- Arrêtez-le, vous dis-je ! et mettez-lui les fers. »

L'assemblée des notables se consulta du regard. Si Guebli porta sa main sur le bras de M. le Maire et prononça d'une voix doucereuse :

« Monsieur le Maire, que se passe-t-il? Quel crime a commis ce garçon? »

Le visage de Walter Henrich était plein de haine. Cela était gravé sur les veines bleues de son cou, son menton tremblant, ses lèvres tordues, ses mâchoires dures, ses joues rouges, ses yeux exorbités.

« Tu peux parler de crime, Guebli, ce biquot va payer. »

La voix était glacée, blanche, mauvaise, tous se figèrent devant tant de haine. Tous, sauf Si Guebli, fouetté par le tutoiement et par la perte du « Si ». Quand il arrivait à M. le Maire de montrer son vrai visage aux Arabes, il n'y avait plus de « vous » et plus de « Si ».Y compris devant les grands caïds et les grands bachaghas. Il y avait des moments où il n'en a rien à foutre de ces pantins de bougnoules avec leur burnous blanc.

« Quel crime?, osa encore Si Guebli, qui avait retiré sa main.

- Vous voulez savoir? Je vais vous dire. Ecoutez-moi vous autres, vous voyez ce cafard? Vous voyez ce ver de terre de bougnoule? cette tête de bique? Il s'est introduit cette nuit chez moi pour violer ma fille. Ce bicot de merde a violé Erika. »

Comme disent les Arabes, si la terre s'était ouverte a. ce moment-là, ils s'y seraient tous engouffrés pour ne pas entendre cela. Abasourdis, ils étaient abasourdis.

Nom de Dieu ! Ce crapaud s'est fait Erika ! C'est inimaginable ! Un biquot, un vrai, un putain de merde de biquot! Ça ne se passera pas comme ça. Tu vas voir le biquot! Nous allons l'étriper. C'est vrai que les bons vieux colons, à l'époque, étripaient les indigènes. Où est notre bonne vieille justice?

Ils se seraient tous engouffrés, sauf Si Guebli, digne devant l'agitation de ses confrères notables, puisqu'il ajustait dignement les pans du burnous sur sa personne et tapotait sa médaille d'officier Nishan El Iftikhar agrafée à son gilet de soie lyonnaise. Lui aussi savait sortir, à défaut de mots, les gestes qu'il fallait. Qu'ils n'oublient pas qu'il représente officiellement et dignement la France, vous voyez cette médaille? Faut jouer le jeu. Monsieur le Maire, nous sommes du même côté de la barrière.

« Cette nuit, dites-vous, Monsieur le Maire?

- J'ai bien dit cette nuit, tu ne m'as pas entendu?

- Si, Monsieur le Maire.

- Alors, quoi, tu n'as pas voulu entendre?

- Ce n'est pas cela, mais la vérité m'oblige à dire, Monsieur le Maire, que ce bougnoule a passé la nuit chez moi avec mes fils. »

II est inutile de parler du silence lourd qui abattit sur l'assemblée. Le maire, menaçant, brisa le mur :

« Continue Guebli.

- Ils ont passé toute la soirée à chanter ces saloperies de chansons qu'ils ramènent de la capitale. Du chaâbi, comme ils disent. »

Le maire, moins menaçant : « Continue Guebli.

- Ils m'ont cassé les oreilles toute la nuit avec leur guitare. Ce matin, je suis allé réveiller ce gamin a coups de pieds pour l'envoyer au marché. Et le voilà qui arrive avec mon couffin. »

Le maire, moins menaçant :

« Tu peux le prouver ?

- Monsieur le maire, interrogez mes fils et mes voisins, interrogez lalla Yamna. Vous connaissez lalla Yamna, une sainte et maîtresse femme, allons l'interroger. »

Le maire, lentement : «Je connais en effet dame Yamna. »

« Dame Yamna. » Bravo Si Guebli! Il te reste à récupérer le « vous » et le « Si » dans cette partie.

On entendait les mouches voler chez Gaston. Barbotin lâcha le bras de Belgacem. Le Quen s'épongea le front, Rupin farfouilla vaguement dans un cartable, le garde champêtre trouva le moment propice pour vérifier l'état de son vieux fusil. Si Guebli fixait Belgacem qui se redressait, soulagé de la pression du brigadier.

Walter Henrich se leva et fit le tour de la table.

« Une confrontation s'impose, il me semble », dit la voix du caïd qui ne s'adressait à personne, c'est-à-dire à tous.

Le maire s'était arrêté de tourner, sa silhouette se découpait à présent dans le jour à l'entrée du bar. Les mains dans le dos, il semblait absorbé par le spectacle de la rue. Le caïd savait qu'il était en train de réfléchir très vite.

« La sagesse, sinon la loi, nous recommande cette confrontation, reprit à la voix du caïd emplissant tout le bar.

- D'accord, Si Guebli. »

II a dit ça le dos tourné, mais il a dit « Si » Guebli.

Où es-tu Erika ? « Rika N'rik » prononcent les Arabes. Elle avait horreur de ça. À l'école communale, ses camarades se moquaient d'elle '. « Rika N'rik!, Rika N'rik ! Hou-hou ! » Elle enrageait et pleurait, pleurait.

Elle devenait toute petite et avait envie de disparaître. Elle disparaissait derrière les haies de roseaux au fond du jardin pour pleurer tout son soûl. Elle ne sait pas pourquoi elle a gardé ce petit secret comme une lourde pierre sur le cœur.

« Où es-tu Erika ? » II n'y avait rien de bon dans la voix tonitruante du père.

« Elle est dans le pavillon de chasse », fit une apparition féminine.

La petite troupe qui accompagnait M. le Maire se précipita pour se perdre en hommages à Mme Huguette Henrich. Elle avait le sens du grandiose, la petite construction à l'autre bout de la propriété était pompeusement nommée le pavillon de chasse. Peut-être fantasmait-elle sur le garde-chasse de lady Chatterley?

En tout cas, elle ne démordait jamais de cela : la petite est bien dans le pavillon de chasse.

Elle prit prétexte du gigot de marcassin à surveiller pour rester a. la maison. Elle évita ainsi le péremptoire « Reste-là, toi » dans les affaires d'hommes, car c'en était bien une celle-ci. Elle savait que son mari, comme tous ces Français d'Algérie, devenait un peu arabe dans ce pays. La preuve, il abandonnait ce comportement envers elle quand ils se rendaient en Alsace. Ils avaient conquis cette terre, ils y avaient apporté la civilisation, mais ils y perdaient un peu de leur âme, ce pays déteignait sur eux dans ce qu'il avait de plus détestable. Enfin, surtout les hommes pour ce qui concernait les femmes. Elle était devant une affaire d'homme.

« Vous savez, le marcassin, c'est dur et délicat à la fois. Je vous laisse. »

Huguette Henrich regarda la troupe, son mari en tête, traverser le jardin.

« Ils me font rire, les Français », elle comprenait de mieux en mieux. Et Belgacem, son jeune factotum, allait trinquer. Elle aimait bien cet adolescent orphelin. Elle ressentait comme une dette envers lui depuis le décès du père à la suite d'un accident de travail sur ses terres à elle. Mais, tant pis pour lui.

« Debout Erika, raconte tout à ces messieurs. »

Erika se mit debout, mais ne sut rien raconter. Elle resta interdite face a ce déploiement des autorités du patelin. Elle avait pensé que M. le Maire allait régler comme d'habitude cette affaire en un tournemain.

« Barbotin, foutez-moi en taule le Belgacem, j'appelle le procureur. »

Le père s'impatienta, pointa du doigt le biquot effaré :

« Le Belgacem, c'est bien lui? »

Erika ne supportait pas la présence de tous ces gens dans sa chambre. Mon Dieu, pourquoi sont-ils tous là ?

« C'est lui. »

Barbotin agrippa le garçon par réflexe. Si Guebli l'interrompit, défit ce geste avec détermination. C'était le moment ou jamais du grand jeu.

« Mademoiselle Erika, je vous demande de bien réfléchir, ce garçon était chez moi, en ma compagnie, au moment même où vous dites avoir été agressée par lui. Réfléchissez, rappelez-vous bien... »

Le regard d'Erika fuyait désespérément les regards rivés sur elle. Barbotin, Le Quen, Garcia, le caïd, le père.

« C'est lui. »

« Rika N'rik! Rika N'rik! Hou-hou! » Mon Dieu, mon bosquet de roseaux, laissez-moi y aller, laissez-moi dormir.

Ce n'est pas si simple dans les viols. La victime se sent aussi coupable, le caïd le sait. Comment le sait-il?

Simple, Si Guebli connaît tous les territoires de l'âme des femmes. Erika sent qu'il peut ouvrir et voir l'intérieur des tiroirs, armoires et placards dans la tête d'Erika. Rika le sait.

« Rika, voudriez-vous qu'on appelle lallaYemna qui vous aime bien et qui a hébergé ce garçon cette nuit? »

Rika, il a dit Rika ! Hou-hou !

«Je ne sais plus, je ne sais pas...

- Vous en êtes sûre, Rika ? »

Erika est sûre d'une seule chose : tous ces gens foutront le camp d'ici quand elle dira presque suppliante : « Oui, je ne sais plus. Si Guebli.

- Ce n'était pas Belgacem? »

Pourquoi insiste-t-il? En finir, en finir, vite.

«Je crois que c'est pas lui. Si Guebli. »

Monsieur Walter Henrik explosa :

« Tu mens à qui, Erika ? »

Elle croit entendre le caïd dans son oreille — En finir, en finir encore plus vite.

« Papa, je ne mens pas, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui ! »

Elle avait explosé comme papa. Et, papa encore plus furieux :

« Brigadier, veuillez classer cette affaire sur le champ ! »

Barbotin, au garde à vous :

« Affaire classée, Monsieur le Maire. »

Dans son arrière-boutique Si Guebli expliquait à Belgacem combien les temps étaient durs.

« Tu vois, ya wald, ce salaud de caïd d'Aïn Louz veut ma ruine. Des informations graves me sont parvenues. Sa récolte de caroube est bien supérieure à la mienne et il veut l'écouler deux fois moins chère que le marché. Tu sais ce que m'ont coûté les ramasseurs de caroube? Ces gueux de montagnards voulaient aussi ma ruine, mais je n'avais pas le choix. Je les ai payés à prix d'or. Oui, ces gueux croient qu'ils ont ramassé de l'or. Ne ris pas, ya wald, ils disent : "Le caroube se vend très cher au port d'Alger" Des fils de bâtards leur ont dit : "Attention, le caroube est exporté en Suisse pour fabriquer des médicaments, ça coûte cher." Ces fils de bâtards sont des gens infiltrés dans nos campagnes. Ils viennent d'Alger et de Blida, ça s'appelle de la politique tout ça, ya wald. Fais attention si tu entends parler de politique, tu viens immédiatement me prévenir. Les fils de bâtards sont recherchés par les gendarmes. Si les Arabes font de la politique maintenant, je ne sais pas où on va. Tu connais Ramdane, mon contremaître ?

Lui, il les écoute. Je l'ai renvoyé la semaine dernière, alors, fais attention si tu entends de la politique chez les Arabes, tu me dis tout, compris ? »

Si Guebli n'avait pas déboursé un sou pour la cueillette du caroube. Khadidja et Rabia, les deux jeunes sœurs qui lui servent de bonnes, avaient été renvoyées chez elles dans les contreforts des monts de Blida. Aidées par les autres frères et sœurs et par tous les enfants du voisinage, elles avaient ratissé Cous les caroubiers sauvages durant des jours et des jours. La récolte était excellente et le travail gratuit. Khadidja et Rabia devaient bien payer le maître pour l'hébergement, la nourriture et l'éducation qu'il leur prodiguait,

sans compter les promesses de mariage avec des gens honnêtes de la ville.

Il arrivait d'ailleurs de temps en temps au maître de se marier avec ces filles des montagnes. Il les répudiait la plupart du temps pas longtemps après, mais, elles avaient quand même été mariées au caïd. Un jour, lalla Yemna s'était retrouvée avec quatre rivales dans la maison. Il y avait brusquement cinq épouses, elle s'affola. « Que t'arrive-t-il, Sidi, serais-tu devenu mécréant? Es-tu sorti de la religion de notre prophète Mohamed? »

« Excuse-moi, lalla, j'ai complètement oublié ! » Il, renvoya sur le champ, au hasard, l'une des épouses. Il tenait à rester un bon musulman auprès des Arabes. La religion était le seul lieu où il n'était pas question déjouer, la seule chose contre laquelle on ne pouvait rien avec les indigènes. Ils tueraient sans hésiter, ils donneraient leur vie. D'ailleurs les colons les avaient dépouillés de tout, sauf de cela. Pas question de jouer. Pour taire le scandale de la cinquième épouse, Si Guebli s'obligea à recruter le père de la fille répudiée comme contremaître. Aujourd'hui, Ramdane était au chômage. Le caïd n'avait pris aucun risque. Après toutes ces années, que valait la parole d'un Ramdane dans cet embrouillamini d'allées et venues d'épouses éphémères? Au contraire, il s'enfoncerait dans les soupçons qui pesaient sur lui à cause de sa sympathie pour des agitateurs qui venaient de la capitale ou de Blida avec des journaux d'un parti qui se disait nationaliste. Très dangereux, ça, Ramdane.

« Ya wald, écoute ceci : ce soir, tu vas aller a. Aïn Louz. Tu attends la nuit et tu te rends aux entrepôts du caïd Zitouni. Je ne veux plus entendre parler de son caroube. Il y a un bidon d'essence derrière cette porte, voici des allumettes. Je veux voir d'ici les flammes sur la montagne. »

Les entrepôts s'embrasèrent effectivement dans un magnifique incendie. C'était bien sûr un incendie d'origine criminelle, mais on ne trouva jamais le criminel.

Si Guebli, en attendant le retour de Belgacem, se réjouissait du spectacle. Il ignorait totalement qui était Néron, mais il dit quand même ceci au garçon qui rentra à l'aube :



« Tu as été parfait, à présent viens, ya wald, défais ta ceinture, enlève ton pantalon et mets-toi ici, devant moi à quatre pattes, je veux une victoire totale. »

Algérie, le 20 juillet 2002.


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