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André Durand présente l’intérêt littéraire de ‘’À la recherche du temps perdu’’


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André Durand présente
l’intérêt littéraire
de
‘’À la recherche du temps perdu’’

(1913-1927)
roman de Marcel PROUST

(3000 pages)


On trouve ici les points suivants:

Une oeuvre autobiographique (page 2)

Une trame complexe (page 5)

Une structure désordonnée (page 6)

Un déroulement lent (page 10)

Une chronologie manipulée (page 12)

Un texte trop sinueux (page 17)

Un point de vue vacillant (page 19)

Des personnages changeants (page 21)

Des tons variés (page 23)

D’énormes invraisemblances (page 36)

De regrettables étourderies (page 38)

-Conclusion (page 39)

(la pagination est celle de l’édition de la Pléiade en trois volumes)




Bonne lecture !

PROUST
‘’À la recherche du temps perdu’’
Intérêt littéraire
(la pagination est celle de l’édition de la Pléiade en trois volumes)
Dans ‘’À la recherche du temps perdu’’, Proust s’est d’abord montré passionné par la langue française, par ses états anciens comme par les usages qu’en font ses personnages, avant de la manier dans la narration en manifestant, plutôt qu’un style, toute une variété de styles.

D’où un examen qui va passer successivement par les point suivants :

- la passion de la langue française (page 1)

- la langue des personnages (page 1)

- la langue de Marcel (page 10)

- une langue parfois incorrecte (page 15)

- un style parfois animé (page 17)

- un style souvent lourd (page 21)

- un style souvent solennel (page 24)

- un style parfois poétique (page 28).

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La passion de la langue française
Proust, qui avait déjà, dans ‘’Sur la lecture’’, affirmé sa prédilection pour « les ouvrages anciens » « car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages et de façons de sentir qui n’existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur », exprima dans ‘’À la recherche du temps perdu’’ son intérêt pour « les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude […] les expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne» (I, page 41). Il avait ce « zèle de linguiste » (I, page 217), qu’il moqua chez Cottard, comme il railla la manie philologique de Brichot (ses commentaires sur les noms de lieux et leur étymologie [II, pages 888-893, 921-926, 929-938, 1099-1100]), qu’il l’attribua aussi à Marcel (II, page 1076), à Saint-Loup (III, page 1076) et même à Rachel quand elle évoqua ce cas caractéristique qu’est l’étymologie de Marsantes, « Mater Semita », qui ne pouvait pas être traduite par « mère sémite », car « ‘’semita’’ signifie ‘’sente’’ et non ‘’Sémite’’ » (II, page 179).

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La langue des personnages
Si, tout au long d’‘’À la recherche du temps perdu’’ résonne la voix du narrateur, Marcel, Proust lui fit dire que, chez les gens, « ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la manière dont ils le disaient, en tant qu’elle était révélatrice de leur caractère et de leurs ridicules » (III, page 718), et cela exprime bien l’un des grands intérêts qu’avait l’écrivain. Avec un réalisme admirable, une étonnante justesse de ton, se coulant dans le mouvement d'écriture critique et de pastiche qui parcourt son œuvre, il fit entendre une multitude de voix, en se montrant constamment soucieux de noter les façons de parler caractéristiques de nombre de ses personnages, de rendre avec fidélité non seulement leur vocabulaire mais leur prononciation et le rythme de leurs propos car il considérait que, « pour peindre complètement quelqu’un, il faudrait  que l’imitation phonétique se joignit à la description » (II, page 942).
Cela lui permit d’exercer d’une ironie et d’un humour où il se moqua d’abord des étrangers.

À l’entrée du prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, Marcel s’extasia sur son nom (il « gardait, dans la franchise avec laquelle ses premières syllabes étaient - comme on dit en musique - attaquées, et dans la bégayante répétition qui les scandait, l’élan, la naïveté maniérée, les lourdes ‘’délicatesses’’ germaniques projetées comme des branchages verdâtres sur le ‘’Heim’’ d’émail bleu sombre qui déployait la mysticité d’un vitrail rhénan derrière les dorures pâles et finement ciselées du XVIIIe siècle allemand. » (II, page 256). À la façon de Balzac caricaturant le baron de Nucingen, il s’amusa de son « Ponchour, Matame la marquise » qu’il dit « avec le même accent qu’un concierge alsacien. » (II, page 263). Plus tard, au dîner chez la duchesse de Guermantes, il nota sa prononciation d’« archéologue » : « arshéologue », de « bêtes » : « pêtes », de « paysan » : « payssan », de « brave » : « prave » (II, pages 526-528).

Une franche xénophobie (que révèle aussi l’emploi du mot « rasta » (II, page 827) lui fit stigmatiser chez le directeur du Grand-Hôtel de Balbec, « sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre, des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite)», (I, page 662), des lapsus et des « cuirs » divertissants « parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses ». En effet, il se disait « d’originalité roumaine » mais « naturalisé Monégasque » (I, page 666) ; « dans l’obscurité de sa mémoire grammaticale, titrée signifait attitrée. Du reste, au fur et à mesure qu’il apprenait de nouvelles langues, il parlait plus mal les anciennes». Il employait encore « trépan » pour « tympan », « intolérable » pour « inexorable », « consommée » pour « consumée », « postiche » pour « potiche », « routinier » pour « roublard », « déboires » pour « débauches », « s’accroupissait » pour « s’assoupissait », « reconnaissant » pour « reconnaissable », « cravache » pour « cravate », « paraphe » pour « paragraphe », « coupole » pour « coupe » (II, page 751), « défectuosités » pour « défections », « décrépir » pour « déguerpir » (III, page 747), etc..

Montrant un net antisémitisme, Proust fit restituer par le juif Bloch des paroles d’autres juifs ashkénases : « Dis donc, Apraham, chai fu Chakop. » (I, page 738).



Dans les propos des deux Russes qui se présentèrent dans l’hôtel de Jupien et dont l’un ne faisait que répéter « après tout on s’en fiche » (mais n’aurait-il pas été plus vraisemblable qu’ils se parlent entre eux en russe?), Marcel décela des déviations révélatrices produites par l’émotion dans le langage (III, page 822).
Si on examine les autres personnages, qui sont français, on peut les placer selon un ordre qui, dans une certaine mesure, se calque sur cette hiérarchie sociale qui joue un si grand rôle dans ‘À la recherche du temps perdu’’.
La langue des paysans apparut à travers la parodie que fit Mme de Guermantes de la prononciation bretonne : « C’est l’…i Éon, l… b… frère à Roert » (III, page 36) pour « C’est le petit Léon, le beau-frère de Robert »). Fut indiqué ensuite qu’un paysan breton parlait d’« un englische » (III, page 36) pour « un Anglais » (mais pourquoi un « sch » qui est plutôt allemand?)
La servante Françoise, du fait de son origine provinciale, parlait patois avec sa fille (« m’esasperate » [III, page 154]), traitait Albertine de « poutana » (III, page 823), au point que Marcel aurait pu apprendre cette langue (II, page 155). Elle roulait les «r» (« roulement d’’’r ‘’ et jargon patoiseur » que remarqua aussi Charlus chez les gars de province [III, page 807]). En français, elle avait des façons de parler régionales ou populaires souvent fautives : « la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon » (I, page 165) - « Allons, aboutonnez voir votre paletot et filons » (I, page 395) - « A s’est décollée » (I, page 623) - « le duc aura-t-été à la chasse » (II, page 16) - « il est esquis » (II, page 17) - « jambon de Nev’York » (I, page 445) - « estoppeuse » pour la « stoppeuse » (II, page 736) - « avoir eu beau de catéchismer » Albertine (III, page 414). Elle craignait de « prendre la crève » (II, page 148), pensait que tel médicament « lui plumait le nez » (II, page 66), voulait mettre à la grand-mère des ventouses « clarifiées » (pour « scarifiées » [II, page 334]), demandait à Marcel et à Albertine qui le chatouillait : « Faut-il que j’éteinde? » (II, page 360), traitait la petite crémière de « bougre de truffe » (III, page 141), appelait « la princesse de Sagan » « la Sagante » (II, page 207), invitait Marcel à se méfier des « copiateurs » (III, page 1034), employait, pour désigner les bandes de papier qu’elle lui donna l’idée de coller aux marges de ses textes et qui portaient des corrections, le mot « paperoles » (III, pages 909, 1034) qu’il adopta. Cependant, celui-ci considérait que, dans ses fautes, se trouvait « le génie linguistique à l’état vivant » (II, page 737), que, disant « que je ‘’balançais’’ toujours, elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage même de Saint-Simon. » (II, page 69). C’est ainsi qu’elle apprit à Marcel ce qu’il n’eut pas à apprendre dans le monde, « qu’on ne dit pas le Tarn, mais le Tar, pas le Béarn, mais le Béar. » (III, page 34). Cependant, elle rivalisait avec les modernes quand, devenue Parisienne, elle disait « L’Intran » pour le journal ‘’L’Intransigeant’’ (II, page 148) ; quand, en 1914, elle « trouvait qu’on ne devait pas abandonner les ‘’pauvres Russes’’, puisqu’on était ‘’aliancé’’ » (III, pages 747-748). Comme elle s’écria : « Je vais me cavaler, et presto », Marcel remarqua que « l’influence de sa fille commençait à altérer un peu son vocabulaire », qu’elle « avait fait dégénérer jusqu’au plus bas jargon la langue classique de sa mère» (III, page 154), qu’« elle adoptait le vilain tour de langage » de gens « qui lui étaient infiniment inférieurs » ; ainsi à sa fille elle avait pris l’expression « et patatipatali et patatatipatala » (III, page 749) ; au maître d’hôtel des Guermantes, le mot « pissetières » pour « pissotières » (III, page 750).
La fille de Françoise parlait en effet l’argot parisien. Sa mère lui ayant appris que Marcel venait de chez une princesse, elle se permit de lui dire : « Ah ! sans doute une princesse à la noix de coco». Albertine étant en retard, elle statua : « Je crois que vous pouvez l’attendre à perpète. Elle ne viendra plus. Ah ! nos gigolettes d’aujourd’hui ! »
On entend une « petite dame » assistant à représentation où jouait la Berma dire d’elle : « Comme elle est ficelée ! » (II, page 46).
Marcel était sensible aux cris musicaux des marchands dans la rue, dont il cita toute une série, certains étant de petits morceaux versifiés (III, pages 117-119, 126-128, 137).
Il se permit de lire la lettre du « jeune valet de pied de Françoise » et elle est même reproduite avec ses fautes d’orthographe et de syntaxe (II, pages 566-567), moquerie facile et un peu trop appuyée de la part d’un bourgeois à l’égard d’un garçon du peuple. Mais il l’exerça aussi sur le valet de pied de Mme de Chevregny qui dit à M. de Charlus : « Mais je n’ai aucun camarade qu’un que vous ne pouvez pas avoir reluqué, il est affreux, il a l’air d’un gros paysan. » (II, page 987). Les valets de pied et le maître d’hôtel des Verdurin considéraient le baron comme « farce », « marteau », « piqué », « dingo » (III, page 227).
Ce fut aussi avec une vigueur populaire que Proust fit s’exprimer les amateurs d’art qui ne sont que des « célibataires de l’Art » : « Je vous avouerai que ça ne m’emballait pas. On commence le quatuor. Ah ! mais, nom d’une pipe ! ça change (la figure de l’amateur à ce moment-là exprime une inquiétude anxieuse comme s’il pensait : ‘’Mais je vois des étincelles, ça sent le roussi, il y a le feu’’). Tonnerre de Dieu, ce que j’entends là c’est exaspérant, c’est mal écrit, c’est épastrouillant, ce n’est pas l’œuvre de tout le monde.’’» (III, page 892).
Les deux jeunes « courrières » de Balbec étonnaient Marcel : « Je n’ai jamais connu de personnes aussi volontairement ignorantes, qui n’avaient absolument rien appris à l’école, et dont le langage eût pourtant quelque chose de si littéraire que, sans le naturel presque sauvage de leur ton, on aurait cru leurs paroles affectées. » (II, page 846). Relevant certains de leurs mots et expressions : « ploumissou » (II, page 847), « ce sont des vies données » (II, page 848), etc., il admirait la « poésie étrange, personnelle » de Céleste (III, page 131).
En 1914, « l’ancien liftier » cherchait à « rentrer » dans l'aviation (III, page 747). De la bouche des militaires de l’hôtel de Jupien, on entend : « Pour sûr que je m’engage, j’ai envie d’aller y taper un peu dans le tas à tous ces sales Boches. » (III, page 811) - « Je vous conseillerais pas de causer comme ça en première ligne, les poilus vous auraient vite expédié. » - « Tu vas pas m’expliquer à moi ce que c’est, j’y ai tapé dessus hier pendant toute la nuit que le sang m’en coulait sur les mains. » (III, page 812). Puis, tandis que Marcel voulait savoir s’il pouvait obtenir une chambre et qu’on lui répondait : « J’crois », « les personnes présentes » tenaient une conversation qui est entièrement restituée et où on remarque ces phrases : « Il n’en viendra plus de zeppelins. Les journaux ont même fait allusion sur ce qu’ils avaient été tous descendus. » - « On n’a pas de nouvelles du grand Julot. Sa marraine n’a pas reçu de lettre de lui depuis huit jours […] C’est une femme mariée, tout ce qu’il y a de sérieuse […] Ah ! c’est une chic femme […] Alors tu le connais, le grand Julot? - Si je le connais ! […] C’est un de mes meilleurs amis intimes […] ah ! tu parles que ce serait un rude malheur s’il lui était arrivé quelque chose. […] Julot, un maquereau ! […] Mais il n’est pas foutu de l’être. Moi je l’ai vu payer sa femme, oui, la payer […] une femme qui était en maison […] Se faire donner que cinq francs ! Il faut qu’un homme soit trop bête. […] Ah ! un maquereau, Julot? Il y en a beaucoup qui pourraient se dire maquereaux à ce compte-là. Non seulement c’est pas un maquereau, mais à mon avis c’est même un imbécile. […] Malades, je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. […] Bon ! voilà le 7 qui sonne, cours-y voir. […] Comment que tu viens si tard? […] Comment, si tard, je suis d’une heure en avance. Mais il fait trop chaud marcher. J’ai rendez-vous qu’à minuit.» (III, pages 812-815). Maurice, après avoir reçu les cinquante francs que lui donna Charlus pour l’avoir fouetté, prétendit : « Je vais envoyer ça à mes vieux et j’en garderai un peu pour mon frangin qui est sur le front. » (III, pages 826-827). À propos du jeune homme que le baron trouvait « charmant », « délicieux », Proust écrivit, en employant, peut-on croire, le style indirect libre, qu’il « eut beau dire […] qu’il ne blairait pas les flics ». Il employa donc des mots d’argot qu’habituellement il ne traduisit pas ; mais il le fit pourtant peu après quand le jeune homme dit au baron : « Fous-moi un rencart » car il indiqua entre parenthèses : « un rendez-vous » (III, page 827). Proust ne mérite-t-il pas lui-même la critique qu’il ajouta : « On sentait le chiqué, comme dans les livres des auteurs qui s’efforcent pour parler argot » (III, page 827)?
Le giletier qu’était Jupien, quand il rencontra Charlus, le traita avec une familiarité populaire : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut […] Vous en avez un gros pétard ! […] Oui, va, grand gosse ! […] Non, mon bébé.» (II, pages 609-611). Mais quand, dans ‘’Le temps retrouvé’’, il conversa avec Marcel, s’il lui dit encore que le baron était « coureur » (III, page 863), il s’exprima avec une élégance et une profondeur de pensée étonnantes (il fit une allusion à Socrate [III, pge 831], appela sa maison « le Temple de l’Impudeur » [III, page 864]) qui pourraient être la conséquence de sa longue fréquentation de l’aristocrate (III, pages 831-832).
Mme Poussin était « une dame de Combray» que, nous apprend Marcel, nous n’« appelions jamais entre nous que ‘’Tu m’en diras des nouvelles’’, car c’est par cette phrase perpétuellement répétée qu’elle avertissait ses filles des maux qu’elles se préparaient » ; elle « faisait subir des adoucissements aux mots et aux noms mêmes de la langue française. Elle trouvait trop dur d’appeler ‘’cuiller’’ la pièce d’argenterie qui versait ses sirops, et disait en conséquence ‘’cueuiller. » (II, page 771).
Morel, qui était le fils d’un valet de chambre et dont les paroles étaient « fautives au point de vue du français » (III, page 164), s’exprimait souvent d’une façon vulgaire : « Des nèfles ! » (II, page 1008). Il avait dû faire adopter à sa fiancée, la nièce de Jupien, l’expression « payer le thé », que Charlus trouva «  bien vulgaire pour une personne dont il comptait faire presque sa belle-fille », « fétide » même, et qui « jurait par sa laideur au milieu du joli parler de la jeune fille » (III, pages 44, 47, 48). Et Morel promit de lui « passer un savon » (III, page 45), la traitait de « grand pied de grue », de « putain » (III, page 164). Puis il voulut « fout’ le camp » (III, page 195).

Albertine, qui était une jeune bourgeoise de Picardie, selon Marcel, s’exprimait mal, avait des « habitudes de parler stupides » (III, page 17). Il lui reprochait de « se servir de l’adverbe ‘’parfaitement’’ au lieu de ‘’tout à fait’’ » (I, page 873). Elle traita Bloch d’« ostrogoth » (I, page 880). Elle disait d’une de ses amies : « Ce n’est pas une mauvaise fille, mais elle est barbante. Elle n’a pas besoin de fourrer son nez partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu’on lui demande? Il était moins cinq que je l’envoie paître […] elle n’est pas flirt du tout […] En tout cas, elle n’aura plus l’occasion d’être collante et de se faire semer […] elle a à repasser ses examens, elle va potasser, la pauvre gosse. Il peut arriver qu’on tombe sur un bon sujet. […] Ça c’est une veine […] Ce que j’aurais séché là-dessus !» (I, pages 888-889). Elle assura que ses amis n’auraient pas osé l’embrasser car « ils savaient la paire de calottes qu’ils auraient reçue. » (I, page 942). À Marcel, elle reprochait : « Vous vous fichez bien de moi» (I, page 942). « Pour dire du golf de Fontainebleau qu’il était élégant », elle déclara : « C’est tout à fait une sélection» (II, page 355). « D’une des filles de la petite bande », elle pensait qu’« elle avait l’air d’une petite mousmé » (II, page 357). Elle se plaignit qu’à Balbec « il n’y a personne. Si vous croyez que c’est folichon » (II, page 780). Elle prévit que sa tante « se défâchera » (Il, page 800). Elle se moqua de « jeunes filles pimbêches » (II, page 860). Elle appela la voiture un « tacot » (II, page 1028), une bicyclette, une « bécane » (III, page 157). Elle disait d’une autre femme : « Elle a le béguin pour moi » (III, page 145). S’étant déguisée en homme « histoire de rigoler », elle regretta : « Et ma chance qui me suit partout a voulu que la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit votre youpin d’ami, Bloch.» (III, page 335). Elle traita Marcel, qui lui faisait part de sa jalousie, de « chineur », le mot signifiant ici « moqueur », « plaisantin » (III, page 332). Explosant de colère en apprenant qu’il était allé chez les Verdurin, elle prétendit pourtant : « M’ennuyer? Qu’est-ce que vous voulez que ça me fiche? Voilà qui m’est équilatéral » (III, page 332). Elle se plaignit d’avoir « passé trois jours à me raser à cent sous l’heure.» (III, page 334). D’un mécanicien, elle disait « ce veau-là » et ajoutait : « Je lui en ai cassé sur la figure » (III, page 334).



Ce fut d’ailleurs à propos du mot « casser » que le gouffre qui séparait Marcel d’Albertine en matière de langue s’ouvrit vraiment, dans un échange sur lequel il est bon de s’attarder. Lui ayant fait cette « réponse d’un air de dégoût : ‘’Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser…’’ », elle s’arrêta, la figure empourprée, l’air navré. (III, page 337). Marcel voulut lui faire dire cette expression « affreusement vulgaire » qu’elle avait entendue de « gens très orduriers », et, « ma mémoire restant obsédée par ce mot ‘’casser’’ », il se rappelait : « Albertine disait souvent ‘’casser du bois, casser du sucre sur quelqu’un’’ ou tout court : ‘’ah ! ce que je lui en ai cassé ! ‘’ pour dire ‘’ce que je l’ai injurié !’’. Mais elle disait cela couramment devant moi, et si c’est cela qu’elle avait voulu dire, pourquoi s’était-elle tue brusquement? Pourquoi avait-elle rougi si fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase, et quand elle avait vu que j’avais bien entendu ‘’casser’’, donné une fausse explication » (III, page 338). Puis il y repensa : « Mais pendant qu’elle me parlait, se poursuivait en moi […] la recherche de ce qu'elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j'aurais voulu savoir qu’elle eût été la fin. Et tout d'un coup deux mots atroces, auxquels je n'avais nullement songé, tombèrent sur moi : ‘’le pot’’. Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de l'étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut, je crois, deux voies parallèles de recherche : l'une tenait compte non pas seulement de la phrase d'Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais proposé un don d'argent pour donner un dîner, un regard qui semblait dire : ‘’Merci, dépenser de l'argent pour des choses qui m'embêtent, quand sans argent je pourrais en faire qui m'amusent !’’ Et c'est peut-être le souvenir de ce regard qu'elle avait eu qui me fit changer de méthode pour trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire. Jusque-là je m'étais hypnotisé sur le dernier mot : ‘’casser’’, elle avait voulu dire casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le retour au regard avec haussement d'épaules qu'elle avait eu au moment de ma proposition qu'elle donnât un dîner, me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et ainsi je vis qu'elle n'avait pas dit ‘’casser’’, mais ‘’me faire casser’’. Horreur ! c'était cela qu'elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme qui s'y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s'excuser de se donner tout à l'heure à un homme. » (III, pages 339-340). En étant plus explicite que ne l’est Proust, il faut dire qu’en argot, « le pot », c’est le postérieur, le fessier, par métonymie, l’anus ; que « casser le pot », c’est pénétrer par l’anus !

Mais à cette jeune fille vulgaire Proust, qui tenait vraisemblablement à le placer quelque part, fit exprimer son amour des glaces dans un morceau éloquent (III, pages 129-130), plein de « richesses de poésie » (III, page 131). Il étonna Marcel qui s’interdisait « de jamais user dans la conversation de formes littéraires ». On peut y voir un pastiche de « l’écriture artiste » qui annonçait celui fait plus loin du ‘’Journal’’ des Goncourt (III, pages 709-717).

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