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André Durand présente l’intérêt de l’action dans ‘’À la recherche du temps perdu’’


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André Durand présente
l’intérêt de l’action
dans
‘’À la recherche du temps perdu’’

(1913-1927)
roman de Marcel PROUST

(3000 pages)


On trouve ici les points suivants:

Une oeuvre autobiographique (page 2)

Une trame complexe (page 5)

Une structure désordonnée (page 6)

Un déroulement lent (page 10)

Une chronologie manipulée (page 12)

Un texte trop sinueux (page 17)

Un point de vue vacillant (page 19)

Des personnages changeants (page 21)

Des tons variés (page 23)

D’énormes invraisemblances (page 36)

De regrettables étourderies (page 38)

-Conclusion (page 39)

(la pagination est celle de l’édition de la Pléiade en trois volumes)




Bonne lecture !

Une oeuvre autobiographique


En octobre 1912, Proust écrivit au prince Antoine Bibesco : « Il m’est impossible de t’expliquer dans une lettre ce que j’ai voulu faire dans mon livre ». Cependant, lui qui, rarement dans les milliers de lettres qu’il a écrites avait dit quoi que ce soit de son travail d’écriture, alla tout de même cette fois-ci assez loin, ajoutant : « L’ouvrage est un roman ; si la liberté de ton l’apparente semble-t-il à des Mémoires, en réalité une composition très stricte (mais à ordre trop complexe pour être d’abord perceptible) le différencie au contraire extrêmement des Mémoires : il n’y a dedans de contingent que ce qui est nécessaire pour exprimer la part du contingent dans la vie. Et par conséquent dans le livre, ce n’est plus contingent. Si personnelles qu’aient pu être mes impressions, je ne les considère que comme la manière d’entrer plus avant dans la connaissance de l’objet. » Il a aussi, dans une lettre à René Blum, présenté ce livre étrange qu’est ‘’À la recherche du temps perdu’’ comme une « espèce de roman », précisant : « C'est encore du roman que cela s'écarte le moins. Il y a un ‘’Monsieur’’ qui raconte et qui dit ‘’je’’ ; il y a beaucoup de personnages ; ils sont préparés dès ce premier volume ; c’est-à-dire qu’ils feront dans le second exactement le contraire de ce à quoi on s’attendait dans le premier. Au point de vue de la composition, elle est si complexe qu’elle n’apparaît que très tardivement quand tous les ‘’thèmes’’ ont commencé à se combiner. C’est un livre extrêmement réel, mais ‘’supporté’’ en quelque sorte, pour imiter la mémoire involontaire par des réminiscences brusques.»

S’il a fait allusion à des mémoires, c’est qu’en effet on pourrait en voir dans ce livre dont il avait d’ailleurs trouvé le modèle dans les ‘’Mémoires’’ de Saint-Simon, qui furent une de ses grandes lectures, auxquels il fit d’ailleurs souvent référence. Mais le mémorialiste raconte les événements de la vie publique dont il a été le le témoin et parfois même l'acteur, ne parle guère, en règle générale, de sa vie privée et de ses sentiments intimes. Les mémoires, en fait, appartiennent au genre historique.

Au contraire, ‘’À la recherche du temps perdu’’, comme ces ébauches que furent ‘’Jean Santeuil’’ et ‘’Contre Sainte-Beuve’’ (car nota Proust : « Les grands littérateurs n'ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu'ils apportent au monde. »), appartient bien aux oeuvres intimes, reflète une prise de conscience aiguë de la personne, la narration tenant davantage, comme l’ont prouvé les biographies et, en particulier, celle de George Painter, aux faits mêmes de la vie même de Proust, étant une confidence, une confession, presque un journal intime. Cependant, manifestant cette ambiguïté, cette ambivalence ou même cette duplicité qui domine sa personnalité et son œuvre, il avait, d’une part, dans ‘’Contre Sainte-Beuve’’ réfuté la méthode du critique, qui expliquait l’oeuvre en s’appuyant sur la vie de l’auteur, pour mieux se prémunir d’une telle élucidation au moment où il s’apprêtait à n’écrire qu’à partir de sa vie, a prétendu que : « Le personnage qui raconte, qui dit ‘’Je’’ (et qui n’est pas moi)… » ; et, d’autre part, avant la rédaction, il a annoncé qu’il voulait dire dans son œuvre tout ce qui lui tenait à cœur, faire la somme de sa vie, rendre compte de la totalité de son expérience ; dans une lettre citée par Léon-Pierre Quint, il confia : « C'est un livre extrêmement réel [...] Une partie du livre est une partie de ma vie que j'avais oubliée et que tout d'un coup, je retrouve en mangeant un peu de madeleine que j'avais trempé dans du thé.» (‘’Comment parut Du côté de chez Swann. Lettres de Marcel Proust à René Blum, Bernard Grasset et Louis Brun’’, [pages 151-152]) ; enfin, en 1920, dans son article sur le style de Flaubert, il a admis que le personnage disant « je » était quelquefois lui-même.

Dans ‘’À la recherche du temps perdu’’, on retrouve les souvenirs d'enfance (en particulier, l'épisode du baiser du soir) qui figuraient déjà dans ‘’Jean Santeuil’’, oeuvre dont le caractère autobiographique est attesté. Et on constate une constante coïncidence entre la biographie de Marcel Proust et celle du narrateur. Il est indiqué, à deux reprises, que celui-ci est prénommé Marcel (Albertine «disait : ‘’Mon’’ ou ‘’Mon chéri’’, suivis l’un ou l’autre de mon nom de baptême, ce qui, en donnant au narrateur le même prénom qu’à l’auteur de ce livre, eût fait : ‘’Mon Marcel’’, ‘’Mon chéri Marcel’’. » [III, page 75] - « Quel Marcel ! Quel Marcel ! » [III, page 157]), d’où le choix d’indiquer constamment ce nom dans ces analyses. Il était, comme l’auteur, un asthmatique hypersensible et névrosé. Il s’intéressa lui aussi à Ruskin : « Je prendrais des notes relatives à un travail que je faisais sur Ruskin » (III, page 645), « une traduction de ‘’Sésame et les lys’’ de Ruskin que j’avais envoyée à M. de Charlus » (III, page 833).

Mieux encore, Proust mentionna, dans ‘’À la recherche du temps perdu’’, des personnes qu’il connaissait personnellement. Il le souligna en un cas, tout en en profitant pour émettre d’autres allégations de fiction pure qui sont tout à fait contestables : «Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n'y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire ici à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s'en offensera pas, pour la raison qu'ils ne liront jamais ce livre, c'est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que [...] je transcris ici leur nom véritable : ils s'appellent, d'un nom si français d'ailleurs, Larivière.» (III, page 846). Sont présents aussi dans le texte sous leur nom véritable : Bertrand de Fénelon dont il écrit qu’il l’« eut pour ami le plus cher », qu’il fut « l’être le plus intelligent, bon et brave, inoubliable à tous ceux qui l’ont connu » (II, page 771) et les deux jeunes « courrières » de Balbec auxquelles Marcel s’était « lié d’une amitié très vive quoique très pure» : « Mlle Marie Gineste et Mme Céleste Albaret » (II, page 846), qui furent présentées comme étant au service d'une vieille dame étrangère mais se conduisirent en fait comme si elles étaient attachées depuis longtemps à la personne de Marcel. Or, en 1914, Céleste Albaret, qui se fit parfois aider de sa soeur, Marie Gineste, entra au service de Proust, devint sa gouvernante, tous ceux qui essayaient de rendre visite à l'écrivain devant passer par elle. Elle est donc « la clé » pour la servante Françoise. Les parents de Marcel ressemblent bien à ceux de l'auteur, avec quelques différences toutefois, le père étant directeur « dans un ministère » qui devrait être celui des affaires étrangères, d’où ses rapports étroits avec le baron de Norpois qui est un diplomate. De Swann, Marcel dit qu’il devra peut-être quelque survie à celui qu’il devait « considérer comme un petit imbécile » mais qui en a fait « le héros d’un de ses romans » (III, page 200).

Des « clés », on peut en proposer bien d’autres (et on le fera au moment d’examiner chacun des personnages les plus importants), même si elles n’expliquent pas toujours en entier les personnages, d’autant plus que, pour les composer, Proust se livra à un travail de condensation à partir de plusieurs personnes reéelles. Et, autre preuve du fait que, de sa vie à son oeuvre, il n'y avait qu'un pas, il a froissé nombre de ses relations qui se sont reconnues dans tel ou tel personnage. Toujours ambivalent, il s’en est, d’une part, défendu et, d’autre part, a considéré qu’il pouvait se permettre une entreprise de prédation en la sublimant en quête symbolique, qu’il avait le droit d’utiliser des êtres réels pour une œuvre littéraire, car il les faisait passer du particulier au général, et, surtout, conjurait ainsi la souffrance que lui avait causée ses rapports avec eux, en alléguant que l'être humain peut être réduit sans dommage à l'état d'un simple matériau, même noble.


À la recherche du temps perdu” est donc une autobiographie qui, comme toutes les autobiographies, évoque les aléas d'une existence privée dont elle fait la somme pour en dégager un portrait de soi. Et, au sujet de cette biographie d'une personne faite par elle-même, se posent tous les problèmes de l’autobiographie. La conciliation est plus difficile à obtenir que dans le cas du journal intime et dans celui de la correspondance entre le désir de sincérité et l'inévitable distorsion que le temps d'abord, l'écriture ensuite vont lui faire subir. Alors que l'auteur d'un journal ou celui de lettres parlent d'événements actuels ou récents que le souvenir n'a pas pu encore déformer, qu'ils en parlent à eux-mêmes ou à des proches pour lesquels ils n'auraient pas de raisons de dissimuler ou des raisons qui rendent la dissimulation facile à déceler, l'autobiographe compose une narration qui couvre une suite temporelle suffisante pour qu'apparaisse le tracé d'une vie : il ne peut pas se contenter d'un portrait. Comment va-t-il restituer ce passé qui n'a pu que lui échapper d'une façon ou d'une autre? n'est-il pas obligé, comme le remarqua André Gide, de «présenter comme successifs des états de simultanéité confuse»? va-t-il dater avec précision les divers moments de sa rédaction et faire retour sur lui-même au moment où il écrit : le journal intime vient alors contaminer l'autobiographie et l'autobiographe devient par instants un diariste ; va-t-il au contraire contaminer le récit de sa vie par celui d'événements dont il a été le témoin distant?

Marcel exposait le point de vue qui, à travers les années, avait été le sien. Mais les souvenirs de l'enfance, c'était l'homme mûr qui les racontait, et à la lumière de tout ce qu'il avait appris depuis. Il ne lui était pas possible de raconter l'être qu’il fut sans le faire avec le regard de l'être qu’il était. Si bien que Proust en vint de plus en plus à mêler ses commentaires à lui aux impressions de Marcel. Le lecteur entre ainsi dans un monde de pensées autant que dans un univers fictif. Des développements généraux de plus en plus importants furent de plus en plus insérés et firent subir au roman une importante métamorphose.

Comme le texte se partage sans cesse entre le récit et son commentaire, cette oscillation ne manque pas de poser quelques problèmes quant à l'authenticité. Comment l’autobiographe peut-il observer une sincérité absolue quand, en lui, s'obstine à agir l'autre qui lira et qui, d'une manière ou d'une autre, constitue son écriture, pénitente ou provocante? On a pu parler de « pacte autobiographique » pour désigner l'enjeu de toute écriture de soi : la fusion, dans cette entreprise rétrospective, de l'auteur et du narrateur engagerait celui qui s'y livre à la plus objective sincérité. Mais du « misérable tas de secrets » dont s’est moqué Malraux qui constitue notre moi, chacun voudrait pouvoir, par l'alchimie de l'écriture, tisser une trame cohérente au bout de laquelle un être surgirait, qui serait soi, unique et irremplaçable. Peu d'entre nous en effet échappent à l'éparpillement de l'existence, comme à la volonté de lui donner du sens. On raconte donc sa vie pour se justifier des fautes qu'on a commises ou qu'on estime nous avoir été imputées à tort, pour céder au plaisir de raconter et de revivre des moments heureux, pour voir plus clair en soi, organiser le chaos de sa vie intérieure, pour laisser un témoignage, viser une certaine exemplarité, pour sauver le passé de l'éphémère et s'opposer à la mort. Tous ces motifs ont pu animer Proust.

Les éléments vécus étant tout de même transposés, transfigurés, car écrire sur soi équivaut donc toujours à une organisation, à un tri même lorsque la perspective qu'on emprunte n'est pas celle de l'hagiographie, on pourrait même proposer l’idée que Proust avait déjà fait ce qu’on appelle aujourd’hui une autofiction, qu’il peut être considéré comme un initiateur de ce prétendu genre littéraire très développé en France, défini comme «affabulation de soi», mais qui n'est en fait qu'un déguisement du roman autobiographique. Il serait même un beau représentant de cette variante de l'autofiction qu’est l'affabulation spéculaire, dans laquelle l'écrivain adopte une posture «réfléchissante» par laquelle il s'immisce dans sa fiction pour en proposer un mode de lecture. La vie de l'auteur s’y confond avec l'œuvre où son « moi » apparaît éclaté, étant à la fois lui-même et pas lui-même.

Alors qu’en 1912 Albert Thibaudet s’était opposé à l'envahissement du roman par la fiction de soi en formulant : «Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle. Le vrai roman est comme une autobiographie du possible», Proust fit donc subir au genre une déviation capitale : il ne s'agissait plus pour lui de raconter une histoire, mais d'élucider le contenu d’une conscience. L'enchaînement des événements le cédait à la survie des états d'âme. La perception de l'univers sensible de l'espace et du temps devenait le sujet même de l'œuvre. Le monde extérieur, expression qui justement perdait sa signification, n'était plus le décor d'une action quelconque ; il était perçu par une conscience. Proust tenait registre des sensations d’une vie. Il n'y avait plus les choses d'un côté, les êtres humains de l'autre ; on assistait à une communion de l'âme et du monde. Il opérait une révolution romanesque parce que la matière même de son œuvre était faite des complexes résonances, en une âme ultra-sensible, des apparitions du monde extérieur. Il prétendait moins imposer au lecteur un univers fictif qu'il ne s'attachait à interpréter les signes qu'il percevait. L'aventure de la mémoire débouchait sur la passion de la vérité. Au mouvement régressif d'une conscience soucieuse de récupérer la totalité de son contenu, se superposait un double mouvement : celui d'un être qui, au fil des jours, cheminait lentement vers la vérité, et celui d'un esprit qui cherchait à percer le secret des apparences, à déchiffrer les signes de la mémoire, de l'amour et du monde. Ce faisant, il retrouvait les ambitions qui avaient été celles du poète symboliste, déchiffreur des « confuses paroles » que le monde profère.

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Une trame complexe
Dans cette immense masse qu’est ‘’À la recherche du temps perdu’’, qui n’est pas un roman au sens traditionnel du terme, il faut, pour essayer de la dominer, distinguer plusieurs pistes sur lesquelles se déroule le texte :
- La piste, qui s’ouvre, au début du premier volume, dès le fameux incipit : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure», de l’enfance très prolongée de Marcel, enfant asthmatique, nerveux et faible, maladivement attaché à sa mère (deux des sommets dramatiques d’’’À la recherche du temps perdu’’ étant, au début, l’attente angoissée du baiser de la mère, et, à Venise, l’angoisse de rester seul sans elle), protégé par des parents vigilants et toujours semblables à eux-mêmes, qui lui ont donné sur le monde de rassurantes certitudes, ce qui ne l’empêche pas de porter en lui les germes de l'inquiétude. Cette enfance, il réussit à en restituer dans toute leur fraîcheur les souvenirs en découvrant fortuitement comment une sensation peut ressusciter le « temps perdu» (car oublié, enfoui dans la mémoire de l'inconscient) : c’est l’expérience fondamentale de la madeleine  (pour une analyse, voir PROUST - la madeleine).
- La piste d‘’Un amour de Swann’’, petit roman dans le roman, récit à la troisième personne plus ramassé que les autres et qu’on peut lire indépendamment des autres tomes (et qui est souvent la seule partie d’‘’À la recherche du temps perdu’’ que le grand public lise), retour en arrière dans la vie du grand bourgeois dilettante qu’est Swann, histoire de sa passion pour Odette de Crécy. Ce n’est qu’une apparente digression car, si le personnage porte ce nom étrange et qui n’est jamais justifié, c’est que ce mot anglais qui signifie « cygne » fait de lui, par un jeu de mot, un signe pour Marcel, dont il est un double, un prédécesseur, tant par son dilettantisme que par son amour malheureux, ses inquiétudes devant la difficulté de vraiment posséder ce qu’on aime, sa douleur de se voir refuser un baiser par sa maîtresse rappelant celles de Marcel à propos du baiser de sa mère et annonçant celles que lui fera éprouver Albertine. (En 1983, ‘’Un amour de Swann’’ a été adapté à l’écran par Volker Schlöndorff, avec Jeremy Irons [Charles Swann], Ornella Muti [Odette de Crécy], Alain Delon [Charlus], Fanny Ardant [la duchesse de Guermantes], Jacques Boudet [le duc de Guermantes], Marie-Christine Barrault [Mme Verdurin], Jean-Louis Richard [Monsieur Verdurin], Geoffroy Tory [Forcheville]).
- La piste du tableau d’une tranche de la société française de 1870 à 1920, feuilleton romanesque à la Saint-Simon, qui se déroule de réception en réception, nourri de potins et de ragots, la société aristocratique du faubourg Saint-Germain étant décrite par Marcel, jeune bourgeois snob fasciné par, en particulier, par les Guermantes, qui se moqua des bourgeois qu’étaient les Verdurin, mais qui, déçu par l’inconsistance des réunions mondaines et par la cruauté des nobles, vit peu à peu s'effriter autour de lui, au contact des faits (dont l’affaire Dreyfus qui révéla l’antisémitisme ambiant, et la guerre de 1914-1918), son respect, son admiration et l'échafaudage logique de ses croyances.
- La piste de la série des épreuves sentimentales endurées par Marcel qui n’a pas su voir l’« avertissement prophétique et duquel je ne sus pas tenir compte » qu’était l’histoire de l’amour de Swann pour Odette, et qui, les cycles romanesques successifs s’enchaînant et se faisant écho comme dans les romans courtois, connaît les mêmes angoisses avec Gilberte et, surtout, Albertine, car une intrigue sentimentale naît dans ‘’À l'ombre des jeunes filles en fleurs’’, se poursuit interminablement et platement dans ‘’La prisonnière’’ et dans ’’Albertine disparue’’, intrigue qui ne lui apporte que les hantises d’une jalousie qui, sans cesse, le fait user de subterfuges, de questions insidieuses pour tâcher de la prendre en défaut, jalousie qui subsiste au-delà de la mort brutale de la jeune fille et lui fait gâcher sa vie. Et s’y greffèrent les amours de Saint-Loup et de Rachel, de Charlus et de Morel.
- La piste de la découverte des homosexualités masculine et féminine, qui sont nettement désignées par le titre du tome ‘’Sodome et Gomorrhe’’’, aspect qui ne répondait à aucune nécessité interne mais sur lequel Proust entendait renseigner (et titiller?) le lecteur. Du côté de Sodome, Marcel conserva une cécité prolongée puis soudain, quand, lors de la rencontre entre Charlus et Jupien, lui apparut leur véritable nature, acquit une perspicacité hors du commun pour détecter les « hommes-femmes », connaissance achevée par la scène de l’hôtel de Jupien (où le vice du baron fut encore pimenté de masochisme), tandis que sont révélés les changements d’orientation sexuelle de bien d’autres personnages (en particulier Saint-Loup). Le côté de Gomorrhe apparut dès la scène entre Mlle Vinteuil et son amie à laquelle Marcel assista, puis il se déploya avec les questions qu’il ne cessa de se poser au sujet d’Albertine et de ses amies, ce qui ne fit que nourrir son inquiétude et sa jalousie.
- La piste de la poursuite d’une vocation littéraire, qui est très tôt indiquée mais n’est ensuite rappelée que de loin en loin, d’où la mention de «la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire» (II, page 397) car longtemps Marcel n’eut que de vagues velléités littéraires, douta de son talent et de la littérature, fut convaincu qu’il n’était pas un artiste car il se heurtait régulièrement à des impressions esthétiques obscures et énigmatiques qu’il lui était impossible d’élucider. ‘’À la recherche du temps perdu’’ est alors un livre sur un livre qui ne s'écrit pas et sur les cent manières de ne pas écrire : converser, correspondre, caresser, regarder, étouffer, attendre, jouir, sortir, embrasser, dormir, voyager, lire. D’ailleurs, plusieurs autres personnages, aussi bien doués que lui, n'ont pas réalisé leur œuvre parce qu'ils ont succombé à des tentations diverses qui les en ont distraits. Il reçut pourtant les exemples des œuvres du musicien Vinteuil, du peintre Elstir, de l’écrivain Bergotte. Ce n’est qu’à la fin du dernier volume, ‘’Le temps retrouvé’’, au moment où Marcel se croyait le plus loin possible d’une vocation d’écrivain, que, selon la loi du retournement ironique, une cascade d’anamnèses lui indiqua le sens caché de ces étranges expériences, et le conduisit à la décision d’écrire un livre. Comme pour l’enquête sur le secret sexuel de Charlus, la vérité enfin atteinte lui permit de décrypter rétrospectivement toutes les étapes précédentes et de cheminer nécessairement vers la révélation puisque c’est elle qui rendit possible le roman.

D’où un dénouement imprévu qui éclaire après coup tout le roman, dénouement qui est une résurrection ou plutôt sa promesse, l’enfant nerveux, asthmatique et faible, se métamorphosant en artiste, s'endormant et se réveillant... au premier tome. C’est lui le dormeur du début. Le roman qu’il écrira est celui que nous venons de lire, la fin précède en quelque sorte le commencement, comme l’ouroboros, le serpent de la fable qui mord éternellement le bout de sa queue. Les dernières pages se raccordent exactement aux premières pages du premier tome, faisant ainsi de l'ouvrage entier une sorte de tissu sans fin. Le roman constitue à la fois l’œuvre elle-même et le récit des aventures spirituelles qui acheminaient Marcel vers cette œuvre. ‘’À la recherche du temps perdu’’ pourrait être intitulé “À la recherche du livre désiré”. Le temps perdu est à la fois le temps perdu à mener une vie mondaine et à poursuivre des amous impossibles et le passé dont la conscience profonde a été perdue.

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Une structure désordonnée
Ces trois mille cent trente-quatre pages que couvre ‘’À la recherche du temps perdu’’ dans l’édition de la Pléiade (en trois volumes, alors que les premières éditions en comportaient quinze) ont pu être comparées à ‘’La comédie humaine’’ de Balzac et aux ‘’Rougon-Macquart’’ de Zola. Mais les prédécesseurs avaient chacun conçu une série de romans indépendants qui n’étaient unis que par le retour de personnages. Proust, pour sa part, a construit un seul roman qu’on peut donc considérer comme le premier roman fleuve, les différents « romans » n’étant en fait que différents tomes qu’on ne peut lire indépendamment et sans suivre leur ordre, ce qui fait qu’en 1919 les lecteurs qui ne lisaient que les livres recevant le prix Goncourt ont dû être très décontenancés en ouvrant ‘’À l’ombre des jeunes filles en fleurs’’, car ils se trouvaient jetés dans une action qui était la suite de ‘’Du côté de chez Swann’’. Paul Valéry, dans son ’’Hommage à Marcel Proust’’ publié en 1923, a pu prétendre : « On peut ouvrir le livre où l'on veut : sa vitalité ne dépend point de ce qui précède ; elle tient à ce qu'on pourrait nommer l'activité propre du tissu même de son texte», mais il avoua toutefois qu’il n’avait lu qu’un seul tome !

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