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9 Juin 2002 Les pirates font de déplorables grands-pères


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9 Juin 2002 – Les pirates font de déplorables grands-pères

Les prières sont des chronomètres bien commodes. J’en veux pour preuve que les canonniers du temps de la bonne vieille flibuste, qui étaient de fameux zouaves, en connaissaient de magnifiques : le temps passé à les prononcer équivalait précisément à celui que mettait la mèche du canon pour brûler entièrement, enflammer la poudre et provoquer le tir. La précision de ce dernier en est merveilleusement améliorée. Et voilà comment expédier le plus chrétiennement du monde quelques boulets brûlants dans les gencives de son Prochain, ad majorem Dei gloriam, amen.
On apprend ces belles choses en se renseignant un peu sur les pirates, dont les mœurs enjouées semblent faites pour élever l’âme des adolescents aux cœurs purs vers les cimes de la plus parfaite éducation.
Ces réprouvés redoutés, beaux comme des diables et sales comme des peignes, apparaissaient soudain, énigme noire sur l’horizon. La poursuite s’engageait, aussi lente qu’implacable. Ils déferlaient soudain par dessus les bastingages, hurlaient en vous assassinant et pendaient en un tournemain tout l’équipage à la grande vergue, alignant pour le folklore des myriades de jurons regrettables. Dissimulés dans les recoins de l’Histoire, au coin des pages de l’aventure maritime, ils boucanent tout vifs une respectable quantité de capitaines de la marine marchande espagnole, sur quelque plage de la Barbade, « pour leur faire suer leur or ». Ils sont riches de cette « scandaleuse beauté du mal », séducteurs et vénéneux comme un sonnet maudit des Fleurs du Mal.
Improbable pandémonium : crasseux, couverts des oripeaux de leurs victimes, ils sentent l’eau salée, la sueur, la poudre et la cendre. Réunis autour des tonnelets mis en perce, ils boivent des hectolitres d’un rhum brûlant, ripaillent à en crever dans la nuit noire des bouges d’un port des Caraïbes, lutinent des donzelles corrompues, mangent, avalent, dévorent et bouffent encore, bouffent à s’en fendre le ventre, à s’en ouvrir les tripes, à en mourir, engloutissent l’or et les joyaux d’Eldorado, dilapident le fruit de mois de ruses, de patience et d’ennui, passés à errer sur les mers, en une seule nuit d’un carnaval baroque. Ils se suicident lentement, avec méthode, dans le panache furieux d’une sarabande de forfaits sans pardon.
Il n’existe guère de vieux pirates, et heureusement ; on peut gager qu’ils feraient de déplorables grands-pères, sans cesse occupés à lutiner la bonne ou à faire les poches de leurs petits-enfants. Ils terminent pendus dans quelque port, leur cadavre goudronné suspendu à l’entrée de la rade, tel celui du capitaine Kidd. Leur légende en grandit encore un peu plus.
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Les pirates de la littérature sont déjà d’étonnants personnages. Ils portent des tricornes, des sabres et des jambes de bois, ils ont des cicatrices qui courent sous les méplats de leurs visages émaciés, portent un bandeau sale au front et un perroquet sur l’épaule, qui coasse « pièce de 8 » en permanence. Belle chose que les pirates de nos livres d’enfants.

Mais les vrais, les authentiques frères de la côte sont plus indispensables encore ! Au meilleur de leur forme, ils prenaient d’assaut des villes entières : la Havane s’en souvient encore. De toute cette lie, ressortent quelques beaux exemplaires de fripouilles. Chantons un peu les mérites de ces hommes fameux, de ces gueux subtils, de ces canailles impardonnables.


Edward Teach fut avantageusement connu sous le nom de Black Beard, car il était pourvu d’une fort belle barbe, plus noire que son âme, qui lui remontait jusqu’aux sourcils. A son chapeau, il accrochait deux mèches, auxquelles il boutait le feu lors de l’abordage. Les flammèches flottaient autour de son visage, tandis qu’il hurlait comme un beau diable et tapait comme un sourd sur les marins qui tentaient de se rendre. De nuit, l’effet de toute cette pyrotechnie doit être saisissant.
Lancelot Blackburn, lui, devint archevêque d’York, après avoir écumé la moitié des mers du globe. Drake fut anobli par Elisabeth 1ère sous les vivats d’une foule en délire, sous les yeux exorbités de l’ambassadeur d’Espagne, qui attendait une exécution. Le curé Munoz, un autre Espagnol, se fit pirate dans les Antilles pour échapper à la justice ; cet homme de Dieu avait séduit une Russe splendide, avant d’éventrer un petit peu le mari de cette dernière. On murmure qu’il célébrait des messes noires à son bord, à grands renforts de chèvres écorchées, de têtes de boucs clouées à la proue et de poulets cloués vivants aux mâts… C’était un homme taraudé par le démon de l’invention. Il aimait à suspendre deux ou trois captifs à une corde, ligotés ensemble par les pieds. L’équipage jouait à balancer tout ce beau monde au-dessus d’un grand feu. Le paquet poussait des cris à vous fendre l’âme, avant de rendre les leurs, mi-brûlés, mi-étouffés. On les arrosait d’un peu de rhum, pour flamber la viande, donner du goût. Le fait est qu’on savait recevoir, aux Antilles.

D’autres organisaient pour leurs prisonniers des jeux de dés. Pour animer un peu la partie, ces braves gens jouaient ni plus ni moins que leurs têtes. Les dés étant bien entendus pipés, on laissait la cale un peu en désordre.


Le Capitaine Low, pour sa part, était suprêmement habile dans l’art de détendre son équipage de gibiers de potence. Une fois la prise faite, la course achevée, l’on formait deux rangs. Le prisonnier malheureux passait entre les deux et se faisaient larder de coups de rapières. C’est un régime épuisant pour la santé aussi, pour leur permettre de reprendre des forces, le Capitaine Low les invitait à manger leurs propres oreilles, grillées, salées et poivrées. Lui finit proprement pendu, en vouant la foule à tous diables, avec une verdeur de langage qui fit rougir les femmes.

Devant le spectacle de la pendaison de son compagnon, autre forban compétent, l’une des rares femmes à s’être faite pirate jura qu’elle en était bien désolée, mais que « s’il s’était battu comme un lion, il ne mourrait pas comme un chien ». On ne fait pas plus grande ingratitude, il lui avait tout appris. Par grâce spéciale de la cour, elle eut le droit de donner naissance au moussaillon qu’elle portait, avant d’aller elle-même gigoter au bout d’une corde. L’histoire ne dit pas ce que devint le bel enfant.


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Je sors de ma douche, événement propre à frapper le lecteur de stupeur. En y regardant de plus près, je viens d’apprendre à ma grande surprise que je me lavais avec une fleur, l’ylang de Mayotte – du Diable si je sais à quoi ressemble l’ylang de Mayotte ; Pline lui-même est muet sur l’ylang de Mayotte, c’est à se demander s’il n’aurait pas quelque peu négligé de découvrir Mayotte.

Sans doute ne pensait-il plus qu’à l’éléphant.

J’étais pourtant bien persuadé d’avoir simplement voulu acheter du savon. On croit se laver en toute innocence, et voilà qu’on souffle leur déjeuner à quelques abeilles des Comores. Qu’elles trouvent ici l’expression de mes plus plates excuses. 


Une fois sec, l’Homme a en tout cas tout intérêt à se plonger dans de saines lectures. Qu’il relise Les Testaments trahis, de Kundera. On y apprend que l’humour n’est pas une pratique immémoriale de l’Homme, mais bel et bien l’invention très moderne, par Rabelais, par Cervantès, d’une forme particulière de comique, dont Octavio Paz dit qu’il « rend tout ce qu’il touche ambigu ». « Ceux qui ne savent pas prendre plaisir à la scène où Panurge laisse les marchands de moutons se noyer tout en leur faisant l’éloge de l’autre vie ne comprendront jamais rien à l’art du roman », ajoute Kundera. « Le cœur serré », conclut-il, « je redoute le jour où Panurge ne fera plus rire ».

Voilà précisément ce que ces chroniques recherchent, maladroitement et comme à tâtons : rire avec Panurge, sourire des éléphants de Pline, qui montent à la corde et en descendent la tête en bas. Parler de cimetières, de pirates, de grands-pères, d’hurluberlus à têtes de prophètes, bref, ne pas oublier, dans une époque obnubilée par son présent, de regarder dans le puit du passé et de s’y promener en dilettante, au gré du hasard, le long de quelques pages, de quelques souvenirs, de quelques testaments.

17 juin 2002 - Prélever les impôts en Calabre, voilà l’aventure véritable.

Au risque de choquer, il faut bien admettre que nous sommes le 17 juin, ce que redoutent par dessus tout les Italiens, qui ne font jamais rien comme tout le monde, et de préférence dans le désordre.

C’est un apostolat que le désordre, en Italie, ce qui n’est guère surprenant, si près du Vatican. Voilà un pays où l’on ne peut pas commander des pâtes sans le renfort d’un bon quart d’heure de gymnastique du torse et de gesticulation des membres supérieurs. Rien n’est plus beau que de se faire enguirlander par un douanier italien : cela tient du drame antique revisité par un esprit malade. Passer un péage, c’est courir le risque d’une extinction de voix, à force de hurler pour obtenir sa monnaie. Tenter d’arrêter un taxi réduit à coup sur l’espérance de vie du touriste – surtout s’il monte dans le taxi - et passer sous les fenêtres d’un vieil immeuble napolitain relève du pari contre la mort.

Chercher à prélever les impôts en Calabre, voilà l’aventure véritable.


Bref, l’Italie est un pays magnifique et indispensable, qui sait vieillir avec élégance, dans les odeurs de sauce tomate, d’olivier et de soleil, parmi les ruines d’un passé inégalé. Pompéi ne pouvait être qu’italienne.

J’ai la plus grande affection pour Pompéi : outre que je crois bien savoir que mon honnête homme de père y a subtilisé un morceau de mosaïque au voisinage d’une fouille, vraisemblablement sous les hurlements très italiens d’une épouse réprobatrice, c’est à proximité que Pline l’Ancien, mon cher Pline l’Ancien, y a terminé ses jours, le neuvième jour avant les calendes de septembre, autant dire le 24 août 79. En poste à proximité – il commandait à l’époque la flotte de Misène –, il voulut aller observer le phénomène de plus près et n’en revint jamais, victime de son esprit curieux de tout, y compris de ce qui vous brûle et vous étouffe, sur les rivages de Stabies.

Considérations qui nous éloignent du 17.
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C’est que le 17 tient en Italie la place que le 13 occupe chez nous. C’en est au point que les avions de la compagnie nationale ne comportent aucun siège numéroté 17, que les immeubles n’ont pas de 17ème étage et que vous auriez bien du mal à dormir dans une chambre d’hôtel n°17. La Régie Renault, en son temps, dut rebaptiser la Renault 17, qui se vendit en Italie comme la R 117. Je veux bien être pendu si je n’apprends pas là quelque chose aux pus féroces connaisseurs de l’histoire automobile.
La raison en est romaine, une fois de plus : 17, en chiffres romains, s’écrit XVII ; or XVII n’est rien de moins que le parfait anagramme du verbe latin VIXI, lequel signifie « j’ai vécu » autant dire « je suis mort ». A la décharge des Italiens, notons que la triste fin de Louis XVII1 n’est pas faite pour les détromper. Quant à Bonaparte, moins français qu’italien d’éducation, il ajourna le coup d’Etat destiné à abattre le Directoire (« que peuvent espérer les généraux avec ce gouvernement d’avocats ?») du vendredi 17 au samedi 18 Brumaire, concluant du célèbre « Je n’aime pas les esprits forts. Il n’y a que les sots qui défient l’inconnu. » Et il a bien raison. L’un de ses carnets d’écolier, paraît-il, se clôt sur cette définition : « Sainte-Hélène : petite isle. » Exacte ou non, l’anecdote est jolie.
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Les Français, les Américains2, les Allemands, les Anglais3, gens intelligents et cartésiens, savent fort bien qu’ils n’ont rien à redouter du 17. C’est pourquoi ils consacrent tous leurs efforts à redouter le chiffre 13. C’est que l’on a des raisons, pensez : la Cène et ses treize convives, bien sur. Etrange rapprochement : dans la mythologie nordique, Loki, l’esprit malin, s’imposa à la table du Walhalla qui réunissait douze convives : une querelle éclata et Baldr, le dieu aimé de tous, y trouva la mort. Et voilà curieusement réunis Judas et Loki, Jésus et Baldr... Laissons les savants compétents tirer quelque chose de tout cela.

Le 13 traverse toute la Chrétienté, toute l’histoire occidentale : le 13ème chapitre de l’Apocalypse est consacré à l’Antéchrist, les réunions de sorcières réunissaient 13 personnes, le 13ème arcane du tarot est celui de la mort – et du recommencement…


Voilà pourquoi nous nous devons d’y revenir, au nom des Arts et des Lettres, voir en l’occurrence des Chiffres et des Lettres.
En parcourant quelques unes des rues de Paris, on ne trouve pas de 13, mais d’hypocrites 11 bis. Dans le service de cardiologie de l’Hôpital Necker, la chambre n°13 n’existe pas. Le plus beau vient des Folies-Bergères : toutes, je dis bien toutes les revues des Folies-Bergères sont baptisées d’un titre qui doit impérativement comporter 13 lettres et le mot folie, garanties d’un succès éternel.

Les exemples abondent : La naissance de la princesse Margaret fut retardée, pour éviter qu’elle ne fut enregistrée sous le numéro 13. Une des plus célèbres des missions Apollo (« Houston, nous avons un problème »), Apollo XIII, faillit se terminer fort mal.


L’Homme n’est peut-être guère cartésien, mais nul ne peut nier lui dénier un tempérament optimiste. Plutôt que de renoncer à une superstition, il a décidé de la retourner comme une peau de lapin. Il a donc décidé, au mépris des signes, que le 13 était ambigu et donc susceptible de lui apporter le bonheur, la gloire, la fortune, voire un passage en prime time, comme ils disent, à la télévision. Passage dont ils sortiront ruinés de réputation, suite à la rencontre éphémère d’un animateur goguenard, qui les aura habilement poussés à mimer le héron priapique ou la loutre aux aguets, debout dans une bassine de beurre rance, sous les applaudissements gras d’une foule en délire. Trompettes de la renommée…

Fut un temps, remarque Umberto Eco dans l’un de ses livres, on ressentait un je-ne-sais-quoi de gêne, en ridiculisant l’idiot du village. Depuis que ce dernier se révèle ravi de rire bêtement sous les caméras, qu’il réclame à corps et à cris le droit imprescriptible de l’homme à jouer le rôle du bouffon dont l’on se moque, qu’il fait la queue devant les montreurs d’ours, qu’il hurle à la dictature lorsqu’on l’empêche de se déculotter, la morale est sauve.

Je préférais les jeux du cirque ou les exécutions publiques, on y sentait davantage de style et d’émotion ; Blandine devait être émouvante, sous les crocs du lion.
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C’est égal, Napoléon avait bien raison, l’Homme ne devrait jamais se montrer sot au point de défier l’inconnu.


Je dirais même davantage : l’Homme « ne devrait jamais quitter Montauban ». C’est en tout cas l’opinion de Lino Ventura, le Monsieur Fernand des Tontons flingueurs, homme d’une grande sagesse, doté de poings de catcheur, d’une âme fidèle à l’amitié et d’une descente de déménageur polonais dans la force de l’âge.
Le monde d’Audiard est merveilleux, pour sa gouaille inventive, son ironie élégante, son argot suranné, pour cette France ou l’on ne se casse pas une jambe mais où l’on se fane une guitare, où l’on « travaille en férocité » les mauvais payeurs, dans lequel on évoque le bon vieux temps où des fondus et des caves s’affrontaient à la dynamite, et où une tablée de vieux truands revenus de tout vide des flasques entières de ce vitriol qui rendait les clients aveugles dans d’improbables bouis-bouis de Pondichéry ou d’ailleurs.

La palme reste à Madame Mado, tenancière désabusée de bordels en faillite, qui dresse un bien triste tableau de l’Homme, dont elle soupçonne qu’il « reste devant sa télé pour voir si par hasard, il ne serait pas un peu l’homme du 20ème siècle ». Le siècle a changé, sans que l’on soit certain que le diagnostic de cette femme d’expérience en soit invalidé.


« L’homme de la pampa, parfois rude, sait rester courtois », mais force est de le dire, de le réitérer avec toute la brutalité requise : on ne devrait jamais quitter Montauban. En tout les cas, ni le 13, ni le 17 du mois.
23 juin 2002 – Voyez ce bon fakir moqueur pousser un wagon en jouant du xylophone.

Les choses les plus sacrées disparaissent dans les brumes froides de l’oubli. Nous ne communions plus guère avec ce qui mène à nous et vivons des temps de grande amnésie.
Qui sait encore que nous sommes aujourd’hui, 23 juin, à la veille de la Saint-Jean ?
Pourtant, ces feux de joie qui dans la nuit du 23 au 24 juin, illuminaient naguère encore les collines de toute l’Europe, chantent un peu le parfum attachant des choses païennes, un peu dangereuses, le souffle délicieux des choses étranges, de celles qui troublent doucement la surface des âmes, dérangent les esprits engourdis. La vieille force est encore là, dans les feux de la Saint-Jean. D’étranges échos naissent sous nos yeux, ceux des danses paysannes, des sauts par dessus les flammes, des menhirs protecteurs, de signes cabalistiques, de diables fourchus, de rites oubliés, de prières latines.

Au son des instruments de bois, de cordes et de vent, devant les flammes claires et sèches, se découpaient les ombres de la jeunesse exaltée, célébrant la vie et la sève, le soleil à son apogée, les moissons proches et le cycle puissant des saisons. La peur s’estompait devant la chaleur des flammes, en ces soirées de joie. Les baisers des promises se volaient dans la pénombre.

On distingue presque la vieille qui, un peu à l’écart, raconte aux enfants tremblants, serrés, que dans le brasier brûlent des os de bêtes, chiens, rats et chats, dont la fumée empêche les dragons de voler et la foudre de tomber : elle dit encore que vers la minuit, la terre s’ouvrira là où les mauvais trésors sont enfouis, que les saint sculptés dans la paroi de l’Eglise chanteront lorsque tous seront endormis, que l’eau du lavoir se changera en vin dans le silence obscur, mais que l’on ne peut boire de ce vin-là, sous peine de rencontrer le diable et sa propre fin.

Voilà des enfants qui dormiront bien mal.

Là ou les feux se dressent encore, on place toujours des pierres basses, comme autant de sièges, et personne ne s’y assoit : les morts des familles présentes peuvent ainsi venir y prendre place.
L’Eglise chrétienne fit tout, pourtant, pour faire oublier les coutumes bien peu catholiques qui agitaient les pensées et les âmes, au temps du solstice. Celui qu’elle fête, elle, c’est Jean le Baptiste, premier des martyrs, qu’elle aime au point de le célébrer à nouveau le 29 août, en même temps que les Sabine. Comme le Baptiste, le feu éclaire, échauffe et purifie…
Et tout le reste n’est que superstition, les chants, les danses, les fameuses herbes de la Saint-Jean, que chante encore Brassens4, que l’on ramasse avant midi, que l’on jette par dessus le feu, ou que l’on conserve par manière de protection, l’année durant, tressées et pendues autour du cou, dans de petits sachets. On fit des processions, des liturgies, on bénit les foyers, on invoqua le Dieu tout puissant sur tous les tons, on vint chercher les rois très chrétiens eux-mêmes. Louis XI fut le premier de nos rois à allumer lui-même le feu de la Saint-Jean parisienne, place de Grève. Louis XIV fut le dernier.

La charge des siècles précédents, lasse, usée, demeure pourtant, encore un peu, encore quelque temps, celui de quelques nuits de la Saint-Jean. Mais bientôt ne brûleront plus que les flammes fragiles de quelques bougies, de quelques allumettes.

Tout en moi me crie que notre temps en sera moins éclairé, moins naïf, moins propice aux rêveries.

Que serons-nous, sans les échos de jadis ? Que saurons-nous inventer, quand nous aurons oublié jusqu’à la mémoire des traces anciennes ? Qui sont ces désenchanteurs qui ont persuadé l’Homme que ce qu’il est ne doit rien au passé ? Qu’il ne doit rien au temps, pas même un peu de méditation, de mémoire et de recueillement ?

Plus personne ne se promène dans les allées du cimetière, plus personne ne tente d’en déchiffrer les tombes.

Ce monde qui n’était que disparu, voilà donc qu’il va mourir tout à fait, en dépit des efforts des derniers mages, oublié d’un haussement d’épaules, d’un « à quoi bon ? » désabusé.


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Dieu merci, l’étude des tortures appliquées voilà quelques siècles encore aux sorcières de nos contrées sont propres à revigorer le moral défaillant des Cassandre du dimanche.


L’Eglise ayant « horreur du sang », les ecclésiastiques confiaient les basses besognes au bras séculier, ce qui est d’autant plus commode que ce dernier ne plaignait généralement pas sa peine. On ne torturait ni les enfants, ni les femmes enceintes, preuve d’une grande délicatesse et de cette heureuse galanterie si mal respectée dans d’autres contrées plus barbares.

Les bourreaux, hommes charmants, souvent respectés, infligeaient aux accusés des supplices à faire passer les techniques plus contemporaines pour d’amusants passe-temps de soudards désœuvrés, avec une exemplaire constance, une grande abnégation, une belle inventivité et un authentique mépris de la fatigue. Il leur arrivait même, pris par l’enthousiasme, de se blesser dans l’exercice de leur fonction, ce qui ne les arrêtait qu’un temps. Tout au plus se permettaient-ils de joindre à la facture adressée au commanditaire pour prix de leur service5 les frais d’onguents et de pommade.


La progression est assez constante : on serre, on suspend, on brûle.
On serre en plaçant des planches sur l’un ou l’autre partie du corps, pieds, mains, tibias, puis en vissant tout ce beau bricolage. Quand on applique cette astuce aux pieds, il s’agit des célèbres brodequins. La consigne est claire : un texte de l’époque ne dit-il pas « Que le commissaire empêche le bourreau de serrer avec célérité, mais qu’il fasse lentement » ? Tout cela amène l’accusé au bord de la jouissance la plus complète, surtout si l’on accroît son bien-être en tapotant subtilement sur la jambe ou le bras estropié à grands coups de marteau, histoire d’en finir avec ce bon vieux tibia.

Les procès-verbaux de ces séances démontrent que les braves gens font souvent preuve d’une grande vigueur dans l’expression de leur bonheur, au point que l’on est parfois contraint de leur appliquer une poire d’angoisse pour pouvoir s’entendre.

Il n’en reste pas moins que les yeux des torturés expriment fort bien toute la joie sans mélange que lui procure l’exercice.
L’être humain étant parfois obstiné, il est souvent nécessaire de suspendre : c’est la fameuse estrapade. L’accusé est suspendu par les mains liées dans le dos : on l’élève assez haut, par des cordelettes conçues pour casser sous son poids à la moindre secousse, dans un premier temps. C’est là tout l’art du bourreau. Il y faut le coup d’œil d’un maître. Bien évidemment, cela disloque complètement l’articulation des épaules, mais la vérité est à ce prix.

A ce stade, l’accusé nage sur les eaux de la félicité la plus pure. On le redescend, on le ranime en lui versant un grand verre de vinaigre dans les sinus, et on le remonte au bout d’une corde plus solide. On le fait retomber brutalement et l’on raidit la corde en pleine chute, ce qui désarticule immanquablement l’ensemble corps.

L’enthousiasme devient presque inquiétant chez la victime.
Vient enfin la brûlure. C’est là que l’esprit d’entreprise du bourreau donne toute sa mesure. Certains assoient l’accusé sur des chaises de fer bien confortables, quoique chauffées au rouge. D’autres arrosent d’eau de vie le cher homme et mettent le feu à l’ensemble, versent du plomb en fusion aux endroits les plus incongrus, font brûler du souffre sous ce qui reste des orteils du prétendu sorcier, qui finit généralement par avouer, à ce stade, qu’il a empoisonné tout le village, forniqué avec maintes succubes, renié Dieu et ses saints, violé son grand-père et omis de payer le parcmètre. On sent qu’il n’échangerait sa place pour rien au monde.

La chère âme, enfin ramenée à Dieu, ne se tient plus de joie.


En récompense de cette attitude conciliante, on le pend ou on le brûle en place publique (c’est encore le bourreau qui doit fournir le bois ; il s’y ruine) , sous les vivats de la foule, qui trouve quand même qu’on ne voit pas très bien. Tout le monde peut se dire bien content de sa journée, personne n’a perdu son temps, il n’a pas plu et les enfants jouent dans les cendres.
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Nous conclurons en parlant d’autre chose, certes, mais d’autre chose de fort utile et de presque culturel.

La dactylographie a d’innombrables mérites, dont le moindre n’est certainement pas d’avoir donné une nouvelle jeunesse à un exercice littéraire vieux comme Hérode : le pangramme, jeu qui consiste à placer la totalité des lettres de l’alphabet dans la phrase la plus courte possible. Le plus court connu à ce jour6 compte 37 lettres et réussit le tour de force de composer également un alexandrin des plus classiques : « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume ». Vérifiez, les 26 lettres y sont bien.

Il n’atteint pas le sommet de surréalisme de la phrase suivante : « Voyez ce bon fakir moqueur pousser un wagon en jouant du xylophone ».


Depuis, je n’ai de cesse de traquer les fakirs moqueurs, dans les gares de banlieues ou dans les concerts de xylophones.

Je finirai bien par l’apercevoir.

29 juin 2002 – Six vagabonds dévorant des poignées entières de joyaux sous la pleine lune
« Je suis tellement convaincu que les Indiens ont traversé le Pacifique sur leurs radeaux que je suis prêt à construire un radeau du même modèle et traverser l'océan avec, simplement pour prouver que c'était possible. »
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Thor Heyerdahl, qui a le prénom d’un Dieu nordique, la barbe d’un prophète païen et la plume involontaire et maladroite d’un poète malgré lui, Thor Heyerdahl est un homme occupé, en cette belle journée de mai 1947.
Il tente de tracer quelques lignes sur un livre de bord, à l’aide de l’encre tirée de la poche d’un petit poulpe, étendu sur une sorte de plancher mouvant, couvert d’algues, gigotant en haut de lames de plusieurs mètres, ce qui le gêne pour écrire droit. Par moments, les bonds des dorades du Pacifique lui éclaboussent le dos, ce qui le gêne pour conserver au sec la page en cours. A quelques mètres du radeau, un requin se laisse aller à tourner sur lui-même, montrant alternativement un œil de fauve, un aileron lisse et brillant ou une mâchoire d’assassin, ce qui le gêne tout court.
L’aimable bestiole est accompagnée d’une horde de poissons pilotes et de son rémora personnel, fixé au ventre.

Thor, dont le ventre est pour sa part dépourvu de rémora, boit un peu d’eau douce dans une section de bambou, sur le « pont » d’un radeau de balsa de 50 mètres carrés, quelque part dans le Pacifique. A son lever, il a ramassé sept poissons-volants sur le pont et trouvé une pieuvre sur le toit de la « cabine », sans douté déposée là par une vague un peu plus haute. A quelques mètres de lui, un perroquet vert, las de voir des poissons volants lui donner des leçons de vol dynamique, insulte la mer en espagnol, perché sur un mât fragile, fait de deux bambous liés. Ses compagnons ronflent encore à l’autre bout du radeau, sauf l’un d’entre eux, accroché à une dérive par une corde, occupé à plonger la tête dans l’eau pour inspecter le dessous du radeau. Le requin n’est qu’à dix mètres.

Les dorades continuent de danser entre l’air et l’eau, tout autour de la plate- forme.

Victime d’une dramatique erreur d’appréciation, l’une d’entre elles arrive parfois à pleine vitesse dans la figure d’un des six hommes, qui pousse un atroce juron et se frotte le nez. Vingt minutes plus tard, la dorade grille dans une petite poêle, sur un réchaud.


Sous le croupion du perroquet, qui, revigoré par la participation de l’équipage jure plus que jamais, bat une voile rapiécée, vaguement carrée, gonflée par le vent. On y distingue, grossièrement tracée, l’étrange silhouette précolombienne d’un Dieu disparu : Kon-Tiki.
A lui revient la charge de protéger et de mener six hommes à bon port, dont cinq n’ont guère d’expérience de la mer, six hommes qui tentent de prouver que Tahiti et les îles voisines peuvent avoir été peuplées jadis par des tribus du continent sud-américain, venues en radeau jusque dans ces archipels au mépris des courants et des vents.

Ces six grands gaillards barbus, norvégiens et danois, décidèrent de fabriquer un radeau à la mode tribale, fait de bric, de broc, de bois et de cordes, et de se jeter sur l’océan depuis le Pérou, afin de rééditer l’exploit des adorateurs de Kon-Tiki.


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Logique démente peut-être, mais qui finit par rendre crédible, sinon exacte, la théorie d’Heyerdahl. Temps étrange, sans doute révolu, où quelques savants légèrement atteints pouvaient décider de monter un tel projet, au sortir de la seconde guerre mondiale, et le réaliser envers et contre tout, contre les bureaucraties péruvienne, américaine, norvégienne, contre les avis des Cassandre, contre les certitudes butées des anthropologues de mille Instituts, contre l’évidence et le bon sens.

Dans le port péruvien où ils assemblèrent leur radeau – neuf troncs reliés par de simples cordages, sans une pièce de fer – les marins des vaisseaux alentour les regardaient comme l’on regarde l’homme qui va se pendre.

On fit tout pour les dissuader, mais ils tinrent bon, guidés par une intuition prophétique, emportés par un rêve scientifique, peut-être par un atavisme viking vieux de quelques siècles. La mère de Thor, excédée par les obstacles et pesanteurs de tous ordres que rencontrait son fils, lui adressa une lettre attendrissante, qu’elle terminait sur ces mots: « Je ne souhaite plus qu’une chose, c’est de vous savoir tous les six sains et saufs à bord du radeau. »
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Sains et saufs.

Sur neuf troncs liés par des cordes, recouverts d’une natte faites de tiges de bambous. En plein Pacifique, parmi les alizés, à la merci des requins, d’un naufrage, d’une des innombrables bestioles qui traînent autour des embarcations.

Autant dire que comme le note Thor, l’homme, parfois « se retrouve dans une situation bizarre. »

Toutes les mères sont incompréhensibles par nature, certes, mais certaines davantage que d’autres. Quitte à ce que leur fils se noie – Thor ne savait pas nager – certaines préfèrent que ce ne soit pas dans des océans de papier.


Le seul abri contre les vagues, la cabine, est baigné d’eau salée en permanence, de nuit comme de jour. Les baleines vous longent à vous frôler, on pêche les poissons volants au vol, on attrape les dorades avec des poissons pilotes, les thons avec des dorades et les requins avec des thons. Une photo montre les six hommes, épuisés par une pêche de six heures : le pont du radeau est couvert de huit requins, longs de deux bons mètres chacun, que l’on croit mort, mais qui dans un dernier réflexe tentent de vous emporter le pied si l’on n’y prend garde.

Ces bêtes sont difficiles à achever : le couteau le plus solide se casse contre leur peau, si l’on ne frappe pas selon une stricte perpendiculaire. Seules les yeux et les ouïes sont de réels points faibles.


Ils trouvèrent le moyen, avec tout cela, de souhaiter un bon anniversaire au roi de Norvège – qui leur répondit dans la soirée – via une minuscule TSF dont ne voudrait pas un amateur désargenté, de prendre des photos7 et de tourner des bobines entières de film. L’une des caisses du bord contenait 73 ouvrages d’anthropologie, l’autre des bouts d’antennes de cuivre, seul métal à bord, une autre les pavillons des pays d’origine. Dans le coin où avait été installée la radio, les hommes voyaient leurs cheveux et leurs barbes se hérisser sous l’effet du courant électrique. Ils parvinrent même à développer des photos sur leur radeau, apprirent que l’on peut boire sans dommage de l’eau de mer, pour peu que l’on mâche des feuilles de coca en même temps. Ils découvrirent que boire de l’eau douce en mer n’apaise pas la soif : mieux vaut y ajouter un quart d’eau de mer. Le sel sauve l’organisme de l’assèchement. Voilà pourquoi l’on donne aux chèvres des blocs de sels brut à lécher.

Ils apprirent encore que manger la chair crue d’un poisson désaltère davantage encore qu’une eau à peine saumâtre. Ils se nourrirent de poisson, de plancton, filtré dans une toile de jute tendue à l’arrière du radeau, grisâtre le jour, brillant dans la nuit.

Etrange image que celle de ces six vagabonds dévorant des poignées entières de joyaux sous la pleine lune.
Ils réussirent. Le 7 août 1947, ils atteignirent l’archipel des Tuamotu. Un des pontes de l’anthropologie mondiale qualifia l’expédition de « gentille aventure ».

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Voilà ce que pouvaient être la vie et ses environs, dans la seconde moitié des années 40, sur un esquif incertain. En plus de trois mois de voyage, seuls comme il est difficilement imaginable de l’être, ils ne croisèrent pas une âme humaine, ne furent pas une seule fois en vue d’un bateau ou d’un quelconque avion.

Thor Heyerdahl est mort voilà quelques semaines, dans un silence assourdissant, ce qui laisse planer un brouillard d’amertume autour de sa disparition. Kon-Tiki sort de la mémoire humaine une seconde fois.


Que faut-il faire, bonté divine, pour mériter l’hommage durable des hommes, si faire d’un rêve éveillé une aventure incomparable ne suffit plus ?
14 juillet 2002 - Une veuve sicilienne, hautaine, digne et sombre dans la douleur.

Nous regardions ailleurs : l’homme a sauté sur l’occasion pour fuir une météo déplorable et prendre des vacances impromptues. Son patron furieux le poursuit dans l’escalier en agitant une hallebarde, profère d’obscures imprécations, le menace des prud’hommes.

L’homme, effrayé, frénétique, fuit à toute allure, en slip de bain, un canard gonflable autour des reins, sur un air de Luis Mariano. Sa femme suit comme elle peut, traînant les valises et la marmaille. C’est à peine si l’on prend le temps d’abandonner le chien et d’oublier la grand-mère.

Le patron, qui a sauté sur son vélo, rattrape tout ce beau monde dans les bouchons de Lyon et tire des coups de semonce en l’air, ce qui est d’autant plus méritoire qu’il dispose uniquement, nous l’avons vu, d’une simple hallebarde.
Tout cela en pure perte : rien n’est susceptible d’arrêter l’homme sur la route des vacances, pas même les bouchons du tunnel de Fourvière, dans lequel il se précipite avec une joie sans mélange. Il arbore un sourire soulagé : pendant qu’il respire une revigorante odeur d’essence en suspension, personne ne peut le forcer à contempler la basilique de Fourvière, qui défigure la colline d’une grande boursouflure blême. Le bruit court que l’architecte responsable, contemplant sa création depuis la place Bellecour, eut un éclair de lucidité : il se pendit sans attendre, ou à peine le temps de trouver l’arbre idoine et la corde adéquate.
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Vatel, lui, se tua pour moins encore, par désespoir, pour l’honneur, pour une affaire de thon retardataire, de morue manquante, d’huître indélicate : la marée n’arrivait pas dans les cuisines du Grand Condé, alors que le succès du banquet en dépendait.


C’est que le Roi Louis s’ennuyait, qu’il s’agissait du Quatorzième et qu’il attendait l’espadon de pied ferme. Toute la tablée patientait avec lui, cent estomacs avides gargouillaient en chœur et en canon, à la lueur des chandelles, dans tout l’éclat des miroirs. Comment ne pas paniquer ? Une mortelle angoisse étreignit Vatel. Il se jeta sur son épée, dans un beau geste plein de panache, et se la passa proprement au travers du corps, en homme habitué à embrocher des volailles, sous le regard horrifié des marmitons. Madame de Sévigné en a tiré de fort belles pages, instructives et propres à éclairer la jeunesse sur les dangers du métier de cuistot, dans les hautes sphères de l’aristocratie.
Les Lyonnais, un peu gênés par leur colline, prétendent, pour s’excuser, que la basilique présente au moins le mérite de ressembler à un éléphant renversé. Les intégristes les plus éhontés jurent que c’est à s’y méprendre.

Tout cela prouve d’une part le rôle indispensable du pachyderme, d’autre part la supériorité de Lyon sur la capitale. Qui oserait prétendre que la Tour Eiffel, l’Opéra Garnier, le Louvre ou Notre Dame ressemblent de près ou de loin à un éléphant renversé ?

Sans la basilique de Fourvière, le constat serait d’autant moins net.
Et sans l’éléphant, il nous manquerait indéniablement un je-ne-sais-quoi de surprenant. La Providence a bien fait les choses : elle a poussé la prévoyance jusqu’à inventer l’ornithorynque, qui distraira l’homme s’il en vient à se lasser de l’éléphant.

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Soyons francs, nous commençons à nous connaître : je mourais d’envie de donner quelques nouvelles des éléphants, d’autant que je viens d’en recevoir. Elles sont, hélas ! funèbres.
Une longue file indienne d’éléphants a été filmée en Afrique par une équipe du National Geographic. Elle traversait imperturbablement de longues étendues de terres ocres, sèches, craquelées. De grandes plaques de terre se retroussaient sous une chaleur de géhenne, comme la peinture écaillée d’un vieux volet battant sur la façade lépreuse d’un village abandonné. Un petit éléphanteau amaigri, très las, finit par tomber d’épuisement, de faim et de soif. Sa peau pendait tout autour de lui, comme le pantalon distendu d’un vieil homme, mal retenu par de vieilles bretelles usées jusqu’à la corde. La mère se tint longtemps à ses côtés, jusqu’à la fin, jusqu’au dernier souffle, palpant encore, ensuite, les flancs de son fils d’une trompe qui espère. Elle ressemblait à une veuve de Sicile, hautaine, digne et sombre dans la douleur.

Les éléphants n’oublient jamais où sont tombés les leurs, et ils reviennent leur rendre hommage, de loin en loin. On les voit palper les crânes et les os blanchis, l’air solennel, compassés, religieux. Je ne serai pas autrement surpris de les voir un jour déposer un bouquet de fleurs sèches, dans la poussière sablonneuse d’un autre désert, sous l’ombre étique d’un arbre mort.


Une pluie courte et torrentielle tomba, redonnant en quelques jours un air de Normandie à ce désert africain. Des plantes profitèrent de l’ondée pour tenter de vivre un peu, en catimini.

Plus tard, les éléphants reprirent leur marche, sans que l’on saisisse vraiment ce qui les faisait ainsi avancer, ni vers quelle frontière improbable ils se dirigeaient.


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Chacun se doute en revanche de la direction vers laquelle s’orientaient les militaires qui défilaient aujourd’hui sur les Champs-Élysées : ils se ruaient sur le buffet. Les marches au grand air ont le don d’affamer le fantassin.

Les derniers accéléraient afin de ne pas arriver trop tard, et de ne plus trouver que les restes du festin, éparpillés sur une pelouse, au beau milieu d’officiers replets, de dignitaires rassasiés et de ministres assouvis.
Le patron de tout à l’heure finit par arriver, bon dernier, épuisé par des centaines de kilomètres en vélo, sa hallebarde sur l’épaule. Il n’y a plus rien à manger ni à boire. Il s’assied à l’ombre d’un arbre et pleure toutes les larmes de son corps.
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A l’occasion de tout ce déploiement d’uniformes, je viens d’apprendre qu’un grand concours a été lancé ; il consiste à inventer de nouvelles paroles à la Marseillaise, qui seront destinées aux enfants. Le texte actuel est trop belliqueux, paraît-il. Sans compter que l’autoritarisme excessif des parents, vrai problème d’aujourd’hui, n’arrange rien. Combien de familles réveillent encore la marmaille au son du clairon, avant de leur faire réciter les paroles de Rouget de Lisle, de force, sous la menace des coups de fouets ? Cette foule est dans l’erreur. Changeons les paroles.

C’est en tout cas l’avis des autorités morales les plus respectées. Ils ont bien raison. Trop de sang impur, de féroces soldats, de sillons abreuvés. Trop de patrie sans doute, trop de gros mots, trop d’histoire. Trop de temps perdu à expliquer tout cela. Changeons les paroles.

Parlons plutôt de gentils oiseaux, de gazouillis printaniers et de mignons petits faons gambadant dans les sous-bois. Parlons plutôt de Disneyland, que nos chers marmots connaissent si mal. Changeons les paroles.


On s’en était pourtant assez bien accommodé pendant deux siècles, de notre Marseillaise, un peu partout où l’on tentait de parler de liberté – encore un gros mot. A Pékin, en 1989, deux millions d’étudiants s’époumonaient à chanter la Marseillaise. Les autorités morales chinoises, qui, eux non plus, n’aimaient pas tellement les paroles de la Marseillaise, durent se résoudre à tirer sur ces étudiants sanguinaires, pour leur apprendre les vertus d’une éducation basée sur les valeurs de la douceur et du pacifisme. Mille d’entre eux comprirent si bien la leçon qu’ils en restèrent prostrés sur place, le sang à la bouche.
Non, plus de Marseillaise. Ces tendres chérubins pourraient en souffrir, entre deux actions de grâce, au retour de leurs jeux innocents. Comment imaginer qu’un doux enfant de chœur, qui vient d’arracher les ailes des mouches puisse être confrontés à des paroles aussi abominables ? C’est qu’il pourrait bien aller jusqu’à jouer avec les cadeaux reçus au dernier Noël, ce revolver en plastique, ces soldats articulés, cette épée brillante. Quelle abominable perspective. Si les parents avaient su, jamais ils n’auraient acheté ce qu’ils prenaient pour des peluches.
Qu’il faille préserver les enfants de l’excès de violence, je n’en doute pas. De là à les confondre avec les ravis de la crèche…

Commencer par les paroles de la Marseillaise semble ipso facto des plus urgents.

17 juillet 2002 - Marcher seul, comme un roi après la conquête

Le fond d’œil jaunâtre, le muscle flapi et courbatu, l’auteur s’occupe en tombant dans un état parfaitement végétatif. Le voilà atone et indolent. Confortablement enfoui sous un plaid douillet en compagnie d’une bronchite, il hiberne modérément en buvant un potage à la tomate. Sur l’échelle des êtres, son activité moyenne le situe quelque part entre la pierre ponce et le clafoutis aux prunes. Il mâchonne un thermomètre d’un air misérable, assez peu convaincu. L’appartement sent la tisane tiède, l’aspirine effervescente et la tomate chaude.

Recourir aux médecins ? La lecture de la presse ne nous y incite guère.

En Angleterre, le docteur Shipman a trucidé 215 patients en 23 ans d’exercice, ce qui dépasse d’assez loin les ravages ordinaires de la médecine. Il faut dire que sa femme mettait parfois la main à la pâte. Le Conseil de l’Ordre s’émeut de cette atteinte au jeu normal de la concurrence.

La justice britannique lui reproche tout ce zèle, toute cette excellence : elle harcèle le thérapeute avec la dernière rudesse.

Il ne dit rien, se contente d’avoir une tête de psychanalyste viennois du début du siècle, et nettoie ses petites lunettes. On le sent en somme peu concerné par toute cette histoire, tous ces juges, ces avocats, ces rudesses, ces malédictions. Les assassins anglais sont gens rêveurs, doués d’un tempérament de poète délicat, éloignés des vicissitudes judiciaire de ce bas monde. Il n’y a qu’à voir Jack l’Eventreur pour s’en convaincre : il poussa la délicatesse jusqu’à ne se faire cuire qu’un seul des deux reins chipés à une jeune dame, qui n’en avait de toute façon plus l’usage, et envoya l’autre à la police, avec un petit mot charmant. Sans doute pour qu’elle goûte à son tour.

L’homme commet de bien beaux assassinats.


Par ailleurs, consulter serait bien inutile, occasionnerait une perte de temps et serait la preuve d’un comportement bien peu économe, pour le ménage comme pour l’Etat. Dans la Santé des Familles, ouvrage à peu près centenaire, indispensable et « de prix modique », j’apprends que « les facteurs qui luttent efficacement contre les maladies sont l’air, la lumière, les enveloppements et compresses appliqués en même temps que les médicaments allopathiques et homéopathiques ».

Se soigner par les médicaments, voilà en somme le vrai secret de la guérison, que l’on a tant cherché. Voilà les choses nettement exprimées, on se sent l’esprit plus clair et plus assuré devant cette grande simplicité de la science.


L’auteur se réjouit plus loin de ce que cette vérité sorte enfin des cénacles les plus fermés : « le peuple, écrit-il, veut maintenant s’instruire, s’éclairer, se dégager de la routine et de la superstition (…). Tout médecin clairvoyant travaillant au bonheur, au bien de l’humanité, saluera avec joie les efforts faits par le peuple ». Et de célébrer, dans une envolée lyrique servie par un grand style, les campagnards avertis, les citadins avisés, les herboristes amateurs, familiers des plantes et des fleurs.

Ce ne sont que tisanes, décoctions, infusions et macérations.

Une foule de médecins clairvoyants applaudit aux efforts du peuple, dans une ambiance de fête foraine, de Tour de France, de bal des pompiers.
Je vais sans tarder me soigner par l’air et par la lumière, thérapeutique peu coûteuse, en repoussant à plus tard les enveloppements et les compresses.

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Qu’apprenons nous d’autre par la presse ?

Que les temps sont rudes pour les groseilles, aux environs de Bar-le-Duc. Une horde de sportifs surentraînés s’y prépare à les épépiner sans crier gare, à l’aide d’une plume d’oie effilée, répondant ainsi à l’appel d’une confrérie : la « Sénéchalerie des gousteurs de groseilles », qui doit être fichtrement sérieuse : elle n’hésite pas une seconde à se prétendre « ducale et tastépépineuse ». Voilà le public éclairé.


Tastépépineuse, elle l’est au point d’organiser chaque année un championnat de France des épépineurs. Ces choses sont si belles qu’elles ne s’inventent pas.

A chaque homme son tas de groseille, sa plume d’oie et deux heures de temps pour en venir à bout. La tension est intense. Il ne faut pas mutiler la groseille, c’est une affaire d’expérience et de grande précision. Il y faut une habileté d’horloger suisse, des mains de fée ou de dentellière, un coup d’œil sans concessions et un grand calme. Le jury prête une attention toute particulière à l’état général de la groseille après l’opération.

La groseille est parfois rétive. L’homme rouspète un peu, se cale mieux sur son tabouret, mâchonne sa plume d’oie, murmure des malédictions et en vient à bout dans un petit bruit humide.

L’homme est déjà bien beau lorsqu’il est inutile. Lorsqu’il va jusqu’à l’absurde et qu’il épépine des groseilles, assis sur une chaise, dans un gymnase de Bar-le-Duc, au milieu de deux-cent de ses semblables occupés à la même affaire, le voilà magnifique, quoiqu’un peu inquiétant peut-être.

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Puisque nous en sommes à célébrer les choses magnifiques, qu’advient-il de nos chers éléphants, ces derniers jours ?

Ils inspirent les poètes, comme à l’accoutumée, et fournissent aux vieux sages d’Afrique mille idées de proverbes. Soucieux ici d’élever l’âme humaine, je ne peux qu’inviter le lecteur à découvrir les proverbes africains, qui confondent l’esprit.

Ce sont autant d’éclats de poèmes, doucement tombés dans le sable des déserts ou parmi les herbes des savanes. Les sorciers les y recueillent au matin.

« Si tu ne trouves pas d’ami sage prêt à cheminer avec toi, résolu, constant, marche seul comme un roi après la conquête ou un éléphant dans la forêt ». Sagesse insolite ! Il y a là je ne sais quel sourd écho, quelque étrange mémoire, celle du rythme des tambours de guerre, des signes étranges et blancs peints sur les peaux sombres, d’une guerre sauvage et nocturne, voire d’éléphants solitaires et hautains.

Puisque l’éléphant s’occupe en marchant seul, que pourrions-nous dire du loup ?

Qu’il ressemble très peu au dauphin, pour commencer. Il peut être bon de rappeler ces choses fondamentales. Confondre les deux peut avoir des conséquences très pénibles. Cause ou conséquence d’une telle certitude zoologique, les hommes glorifient le dauphin, mais exècrent le loup.

Un vieux contentieux pèse entre eux, qui n’est pas près de cesser. Le loup en veut à l’homme de quelques chasses aux sorcières, de quelques coutumes déplorables8, de quelques maximes latines par trop insultantes. L’homme reproche au loup une colossale quantité de brebis dévorées, de chaperons rouges engloutis, de chèvres de Monsieur Seguin assassinées. On lui attribue des crimes de médecin anglais.

Le loup tente pourtant d’exister un petit peu, dans le Mercantour ou dans les Pyrénées. Il passe une tête timide derrière un rocher, histoire de tenter une médiation9. Il surprend l’homme en plein casse-croûte. Bergers et paysans sursautent, crient « boudiou ! », lâchent le saucisson et tentent de lui flanquer quelques coups de fusil dans le museau. Le loup repart en trottinant, penaud, le cœur brisé, la queue basse, navré par les noirceurs de l’âme humaine. Les braves gens courent séance tenante brûler des pneus devant la préfecture pour qu’on abatte ce monstre sanguinaire. Le préfet, soucieux de préserver l’ordre public, met son petit chapeau, avec la petite plume de faisan, ses bottes, prend son fusil et mène la battue.


Qu’en conclure ? Que les bergers, les préfets et les paysans sont bien déraisonnables. Les loups ne tuent plus personne, ou à peine quelques brebis affaiblies. C’en est à se demander s’il ne s’est pas fait végétarien. Les chiens errants et les voitures en tuent bien davantage – 50 000 en Europe chaque année tout de même, soit des cadences de médecins anglais.

Et que faire de l’enfant, qui ne connaît plus la crainte délicieuse du grand loup affamé venant les emporter, par une nuit noire ? Comment lui faire manger sa soupe ?


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Il faudra sans doute y renoncer. Les loups sont occupés à échapper au préfet et les nuits noires n’existent plus.

Ce sont les astronomes qui le soutiennent, par la voix de l’Association nationale pour la Défense du Ciel nocturne. Trop de lumière, de lampadaires, de feux de voitures et d’autoroute. La vraie nuit, la nuit noire, la nuit qui effraie les enfants et les poètes n’existe plus qu’en haute montagne, ou dans le Quercy, vers Cahors et Rocamadour, entre deux routes, la D2 et la D653.

Qu’en conclure ? Que les astronomes apprécient la haute précision, que les citadins n’ont pas vu la Voie Lactée depuis lurette et que personne ne saura bientôt plus à quoi ressemble la Grande Ourse.

Aucun ver de terre ne pourra plus tomber amoureux d’une étoile ; le monde perd encore un peu de son vieux charme.

27 juillet 2002 – Le paganisme matinal ne paie plus, mais les prophètes sont confortables.



Le mois de juillet se montre fertile en défilés militaires, en étapes du Tour de France et en semailles – il est tout juste temps de se précipiter au jardin pour y semer les brocolis.

Aussi est-ce sans hésiter que nous traversons le mois de la prise de la Bastille, du vélo et des brocolis.

L’homme d’exception aime à méditer ces choses élevées, debout sur son balcon, un bol de café dans une main, un livre fatigué dans l’autre, saluant le Soleil Invaincu10 par la tonitruante récitation de plusieurs hymnes latins, mais latins ! au point de dater de Julien l’Apostat. Moment charmant et suranné.

Sur le balcon d’en face, le visage du voisin n’est pas sans exprimer une certaine surprise. Le spectacle de votre serviteur en caleçon, en train d’exulter , à une heure des plus matinales, ne le fait guère vibrer. Un sourire jovial, un salut altier ne le rassurent guère. Il descend ses stores et tente de se faire oublier, le temps de composer fébrilement le numéro des Urgences, tout en jetant des coups d’œil inquiets par la fenêtre.

Le paganisme matinal ne paie plus et il se pourrait assez que l’on ne tarde pas à défoncer ma porte pour m’expédier à Sainte-Anne.
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Le soleil exubérant du mois de juillet tapote donc avec une grande insistance sur le crâne des païens matinaux. Il ne s’arrête pas là et se consacre également à rendre un peu fous les sexagénaires helvétiques, gens d’ordinaire réputés pour leur grande pondération, leur élocution méthodique et une méritoire absence de fantaisie.

La maréchaussée suisse vient de mettre fin à la folle équipée de l’un de ces sexagénaires aventureux.

En pleine nuit, quelque peu somnolents, de braves motards ont vu passer lentement un feu rouge unique et tremblotant, zigzaguant à contresens sur l’autoroute A 5, non loin de Berne. Ils se sont frottés les yeux avant de bondir au collet d’un brave homme, retraité, qui a tenté de les mordre sans descendre de sa selle. Il a fallu épuiser toutes les ressources de la rhétorique la plus cicéronienne pour amener le brave homme à faire certaines concessions.
Qu’en conclure scientifiquement ? Que l’alcool et le mois de juillet avilissent l’homme au point de le ravaler au rang de la bête, voire du coureur cycliste. Les petits enfants ne contemplent plus leurs grand-pères sans une certaine suspicion. Les brus gardent un œil circonspect sur le vélo de course rangé au garage.
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Que se passe-t-il ailleurs, pendant ce temps-là ?
Des virgules noires apparaissent, puis se tordent paresseusement au sommet des murets blancs des villages de Grèce, le long des ruelles et parmi les senteurs de jasmin. Le soleil brûlant laisse étourdi tout ce qui bouge en ce bas monde, sauf les chats innombrables, qui dorment plus tard, plus loin, plus vite, une fois apaisées les longues maraudes dans les venelles tortueuses.

Noirs, hiératiques, impeccablement découpés sur les bleus et les blancs intenses, ils dominent le monde, alanguis en haut des margelles et des façades comme des rois apaisés, et posent sur le promeneur un regard d’or, plus pur et plus antique que la Grèce ou que l’Egypte.

Un miaulement, une rumeur de combat, l’envol brusque d’un oiseau miraculé réveillent sans doute ça et là l’air endormi, là-bas, d’une promesse feutrée, caressante, dangereuse.
Il nous manque un je ne sais quoi d’Egée, ces jours-ci, un petit peu d’Orient, de poussière en suspension, quelques objets de bois d’olivier poli, un chat qui trottine et disparaît sous une camionnette rouillée, au bout de l’impasse blanchie à la chaux, tandis que la Méditerranée n’en finit pas d’onduler sous un soleil déraisonnable et que la rumeur étouffée d’un sirtaki vient enrichir l’instant de son odeur de musique surannée.
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Que faire de l’été ? Et plus largement, à quoi occuper ce qui nous reste de l’existence, une fois résolus les plus bas soucis ?

Pourquoi ne pas continuer de parler du chat ? Qu’y a-t-il de plus urgent que le chat ?

Quelques souvenirs traînent au fond de l’âme, comme derrière les plis lourds d’un rideau. Le hasard d’une conversation les fait voleter en tous sens, dans l’air qui somnole et le chat redevient aussi nécessaire que l’éléphant.
Qu’est-ce que le chat, pour commencer ? Un mammifère, que-dis-je, un petit félidé aux longues vibrisses, répond le biologiste11. Un animal environné de poils, qui débute par une mâchoire, quelques oreilles, deux grands yeux verts et qui se conclut par une queue, ajoute le cancre. Comme chez l’éléphant, ses pattes descendent jusqu’à terre, précise-t-il. Un automate moelleux, destiné à recevoir les coups de pieds lorsque les choses se gâtent dans le cercle de famille, estime l’humoriste.

« Amis de la science et de la volupté / Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres », écrit Baudelaire.


Les Perses le prennent pour un djinn malfaisant, les Péruviens pour un messager céleste, les Lapons pour un génie familier. Le chat n’est jamais très loin de Dieu ni du Diable12 : on lui fit bien sentir, au temps des sorcières, en ce sombre 16ème siècle.

Que fait le chat de ses journées ? Il les passe à se lécher les pattes, à escagasser les souris et à s’endormir sur les prophètes, gens confortables s’il en est. Confortables et compréhensifs : Mahomet, pour ne pas réveiller sa chatte Muezza, coupa un morceau de sa manche pour pouvoir aller prier. La belle, une fois éveillée, le remercia en faisant le gros dos. Mahomet la caressa par trois fois, lui donnant la faculté de retomber toujours sur ses pattes. Voilà un prophète bien sympathique.


Les Egyptiens se rasaient la tête et les sourcils à la mort du chat de la maison, sa lamentaient avec intensité, engageaient 777 pleureuses professionnelles13, puis le momifiaient, avec les plus grands égards et en lui faisant passer le cerveau par le nez, en chantant de très belles choses : « Ô chat sacré ! Ta tête est celle du Dieu du Soleil. Ton nez est le nez de Thot, du seigneur trois fois grand d’Hermopolis. Tes oreilles sont celles d’Osiris qui entend la voix de tous ceux qui l’invoquent. Ta bouche est celle du Dieu Atmou, le Seigneur de la Vie qui t’a préservé de toute souillure. Ton cœur est le cœur de Ptah ».
Que Râ les pourfende, les Anglais ne manifestèrent pas le moindre respect pour le cœur de Ptah et pour les oreilles d’Osiris, manifestement plus poilues que ce que nous pouvions penser. Non loin de Louxor, équipés de nombreuses pelles, ils dégagèrent au 19ème siècle plus de 300 000 momies de chats, réparties dans plusieurs mausolées.

En gens pratiques et parfaitement givrés, ces perfides archéologues les vendirent aux paysans du Devonshire, qui en firent du compost.


Un ami, dont je ne consens à respecter l’anonymat que par pure bonté chrétienne, ne leur cède en rien. Au fil des années, il a su développer une approche expérimentale du chat, qui lui a permis d’en tirer successivement des cerfs-volants, des cornemuses et des brochettes. Qu’on lui laisse du temps et le matériel idoine, il en fera un clafoutis plein de griffes ou une guitare à moustache.

« Je n’ai jamais tué un chat, osa-t-il prétendre un soir où l’assemblée lui tombait dessus à bras raccourcis pour ne pas entendre comment l’on transforme un chat en trapéziste, « ils se sont tous suicidés avant ». Exécrable individu.


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Dieu merci, il reste des gens pour n’être ni de fichus sacripants, ni d’horribles Britanniques. Plutôt que d’avoir l’idée parfaitement tordue d’en faire du compost, ils se contentent d’observer leurs chats, de pester, de sourire et de s’attendrir.


Rien de plus touchant que le chat qui, après de longues minutes de guet silencieux, se décide à bondir subitement sur la mésange innocente, en oubliant complètement la vitre solide et parfaitement propre qui les sépare.

L’impact, pour moelleux qu’il soit, n’en est pas moins effrayant.

Il glisse lentement le long du verre et tombe les pattes en croix, avant de se secouer, d’éternuer un peu, d’examiner les alentours et de constater que la famille entière pouffe en le montrant du doigt.

Il sort de la pièce avec dignité, pour aller noyer sa honte au café.


Dans mon enfance, il nous arrivait de confier le chat du foyer à mes grands-parents pendant les vacances. Au retour de ces dernières, nous nous apprêtions à retourner chez nous, après avoir récupéré le matou. Je descendis au sous-sol pour rassembler quelques dernières bricoles lorsque j’entendis, de l’autre côté de la porte du jardin, des miaulements désespérés. J’ouvris et tombai nez à moustache avec un autre chat, assis sagement, respectueux, le regard levé – et quel regard ! – le miaulement interrogateur, statue vivante de l’attente inquiète et de la déception.

Dieu seul à quelles immorales bacchanales, à quelles virées épiques ils avaient tous deux pu se livrer dans le quartier pour développer une telle amitié, mais je n’oublierai jamais le sanglot qui s’étrangla ce soir-là dans ma gorge.


Résumons-nous : le chat est le gourou d’une école de sérénité, doublé d’un excellent somnifère– je défie quiconque de ne pas bâiller après deux minutes passées à contempler un chat qui rêve. L’un de ses surnoms égyptiens peut se traduire par « mangeur de chagrin ».
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Il est des crimes impardonnables. Le triste individu que j’évoquai plus haut semble avoir cessé de jouer avec des mangeurs de chagrins. Il vient de m’appeler des bords du lac de Paladru, horresco referens, pour me faire écouter le son des galets ricochant à la surface miroitante des eaux calmes.

Je doute de parvenir à lui pardonner un jour ce coup bas.


Je vais de ce pas tenter de faire ricocher des galets à la surface miroitante des très calmes caniveaux de la rue Rodier, à moins qu’un chat ne me recueille dans les plus brefs délais ou que les infirmiers se décident à grimper les cinq étages.
30 août 2002 – Définissons l’univers sans attendre.

Les choses de la dernière urgence doivent être évoquées dans les meilleurs délais. Aussi, définissons l’Univers, sans attendre, en profitant de la brise matinale, et définissons-le sans hésiter. Par un heureux hasard, rien n’est plus simple : il est sous nos yeux. L’Univers, qui est moins infini que prévu, se compose essentiellement de noir, de vide et de galaxies. Parmi ces dernières voguent surtout quelques étoiles, le cadavre d’une chienne russe dans une boite de conserve soviétique et deux ou trois planètes environ.

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Sur l’une d’entre elles, on trouve Landru, au cœur d’un village du nom de Gambais. On trouve encore, en retournant les quelques pierres moussues du temps qui passe, des femmes adultères assassinées, une petite cuisinière en fonte « au foyer grand comme une gamelle de poilu », quelques grammes de cendres et deux ou trois os mal consumés. Regardons mieux : que fait Landru ?

Il réinvente Barbe-Bleue en pleine Troisième République. Il prend des notes inquiétantes, d’une maniaquerie scrupuleuse : derrière le nom d’une femme disparue, on lit : « Train pour Gambais – un aller-retour, 3,85 francs. Un aller-simple 2,40 francs ». On sent comme un frisson courir le long de l’échine. On se sent mal à l’aise près du poêle, et il y a comme une odeur… Disons-le : on croit reconnaître l’arôme curieux d’une veuve de guerre qui brûle.

Que fait donc Landru ? Mais il distrait la France, en un temps bien sombre, par de beaux assassinats. Le Canard Enchaîné s’amusa à titrer : « Clemenceau lance le traité de Versailles pour détourner l’opinion publique de l’affaire Landru ».
Le prétendu stratagème du Tigre fut un parfait ratage. L’Europe se passionna pour les crimes d’un quinquagénaire chauve et barbu, en redingote, doté d’une tête de sous-secrétaire d’Etat aux affaire religieuses, qui écrivait à l’un de ses correspondants, depuis la prison de la Santé, des phrases charmantes : « Je suis un saint homme, Monsieur.(…) Je souhaite redevenir un homme anodin ». Il y a des assassins bien modestes. Le reste du temps, il se plaint de l’humidité, console Maurice, le geôlier que sa femme a quitté, et rêve d’acquittement en lisant Musset ou Vigny. Il reçut là des demandes en mariage.

Il y a des assassins bien délicats. Il jette aussi quelques coups d’œil aux livres de Sade. Il y a des assassins qui ont le goût de l’instruction.


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Le saint homme, le quidam anodin à qui ses rosiers manquent plus que tout, fut abrégé par la guillotine après un procès excitant en diable, où la France en entendit de belles : « Il avait la vigueur d’un jeune homme », confia au procès, rougissante et nostalgique, l’une de ses 283 conquêtes – en cinq ans.

On s’arrachait les places ; 180 journalistes passaient leurs vies dans la salle d’audience. Colette, Raimu, Maurice Chevalier, Sarah Bernhardt se montrent au procès.

Le procès se tint dans une atmosphère de dancing mondain des années folles. Les Parisiens se rendaient à la Cour d’Assise de Versailles en prenant les « trains Landru », le journaliste du Figaro s’étranglait devant les bras nus et les gorges trop dénudées des demoiselles venues se frotter un peu au charme macabre de Henri-Désiré.

Lui se défendait comme un apothicaire, contestant tout, la procédure, les détails, les comptes, des chiffres. Il jurait ses grands dieux que des femmes disparues ne sont pas pour autant mortes, et que la cuisinière était bien trop petite pour avoir consumé tous ces corps.

Son défenseur, par un effet de manche, le perdit peut-être. Il finit une longue envolée par une phrase tonnante : « … Ces femmes dont on vous dit qu’elles sont mortes, messieurs les jurés, elles vont maintenant faire leur apparition ». La salle entière se tourne vers la porte, qui resta bien entendu close. « Vous avez regardé, triomphe l’avocat, vous n’êtes donc pas sur que ces femmes sont mortes ». L’avocat général dit alors doucement : « Toutes les têtes se sont tournées, Maître, sauf celle de votre client ». Puisqu’elle ne bouge pas, cette tête, autant la couper, conclurent les jurés.
Où sont les corps ? C’est toute la question, c’est tout le fantasme et tout le frisson.

Des os, des cendres, quelques dents, sans doute, mais non identifiés. Or on n’est jamais accusé d’avoir tué, mais bien d’avoir tué une ou des personnes précisément identifiées. Landru se fit un plaisir de toute cette indétermination.


Les jurés estimèrent pourtant qu’il avait fait bien du mal à dix de ces femmes14, les brûlant après les avoir séduites, détroussées15, étranglées et découpées en petits morceaux, pour pouvoir les tasser dans cette si petite cuisinière, qui trôna dans le prétoire et les brûler en plusieurs fois16. Le public avait pour elle les yeux de Chimène.

A l’annonce du verdict, le sire de Gambais se dressa : « Je n’ai qu’un mot à dire : le Tribunal s’est trompé. Je ne suis pas coupable d’assassinat, c’est ma dernière protestation ». Frappés, l’ensemble des membres du jury qui venait de le déclarer coupable signèrent séance tenante… une requête en grâce, que refusera le Président Millerand. Belle preuve de constance.


Lui prétendait encore n’avoir fait que du bien à ses « amies ». Il leur apprenait de ces choses dont on parle peu au couvent ou dans les familles cossues, et d’autres compétences indispensables. « Sachez également, cher ami, que j’ai appris à faire du vélo à toutes les femmes que j’ai eu l’honneur de fréquenter », écrit cette grande âme dans une autre de ses lettres.

Il en avait d’ailleurs construit et l’on put trouver quelque temps des vélos de la marque Landru dans les brocantes. Voilà de vrais petits bouts de rêve. Que ne donnerait-on pas pour rouler sur un Landru ?


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Un matin de février 1922, Landru marcha à la guillotine. L’heure était blême et solennelle. Personne ne se serait permis d’être à vélo.

Plus tôt dans sa cellule, son avocat, présent pour l’exécution, lui demanda à l’oreille, tandis qu’on lui décousait la chemise, pour mieux dégager le cou : « Allons Landru, vous n’avez plus rien à perdre. Vous pouvez bien me le dire, maintenant. Avez-vous tué ces femmes ? ». L’histoire veut que Landru lui répondit avec un sourire : « Ca, Maître, c’est mon petit bagage. Permettez que je l’emporte avec moi ».

Il y a des assassins qui ont le sens du suspense. La veille de son exécution, dernière pirouette, il fit venir un barbier et un coiffeur « pour plaire une dernière fois aux dames ». Il y a des assassins qui se rêvent en dandy. Voyez Lacenaire.

Quelques semaines plus tôt, dans l’un de ses dernières lettres, il écrit : « Hier soir, j’ai rêvé que j’étais mort. Sur ma tombe, il était inscrit : « A Landru, les femmes reconnaissantes ». Je me suis réveillé et dans le noir, j’ai eu peur comme un enfant. ». Les assassins, comme les autres hommes, peuvent donc avoir peur comme des enfants, ce qui est bien rassurant. Mais pourquoi tuait-il ? Nul ne sait vraiment, ce qui l’est beaucoup moins.

14 septembre 2002 – La fin du monde est annoncée dans les environs de Perpignan.


L’année décline et l’automne s’annonce, par un je-ne-sais-quoi de plus frais dans l’air, au soir de jours plus rapides. Les oiseaux commencent à deviner dans l’air la prédiction de jours plus sombres et plus froids ; une chaude lumière de forge éclaire encore les feuilles des arbres en qui la vie s’interrompt imperceptiblement. Le soleil a vieilli, l’équinoxe approche et la chauve-souris se déchaîne à la nuit tombante. On redoute un peu, pas trop, qu’elle se prenne dans les cheveux longs des petites filles terrorisées.

Les noisettes jonchent les jardins des maisons de famille et les dernières tomates sont la proie des rats fruitiers. C’est l’heure du coing et de la colchique, que l’on appelait jadis le doigts du mort17, c’est aussi le moment ou il faut impérativement semer l’épinard.

Dans les chaumes aux couleurs claires, des corbeaux endeuillent un ciel de traîne de leurs trajectoires noires et de leurs croassements. A les voir, on songe à rendre visite à ses morts, à pousser la grille du cimetière, à s’asseoir sur un muret moussu et à penser un peu à tout cela, aux choses simples, qu’il est si difficile d’évoquer sans façons.

En somme, septembre ne déçoit pas.

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Pendant ce temps, les promesses de l’entomologie mènent le savant à des plaisirs sans limites. En blouse blanche, un lorgnon sur l’œil, il s’initie au scolopendre et tripatouille dans les lampyres, en marmottant des choses latines dans sa barbe de lieutenant de vaisseau.
Je tombe au hasard de mes lectures18 sur un tel homme, en frac, jabot et chapeau claque. Il incarne à lui tout seul le 19ème siècle, la Troisième République, la confiance en la science et le savoir buissonnier. On sent qu’il doit avoir son portrait dans le Larousse, de profil, en noir et blanc, peut-être photographié par Nadar.
Il n’hésite pas une seconde à s’appeler Jean-Henri Fabre. Il est beau comme un grand-père de rêve. Lorsqu’il n’est pas en train de se faire tirer le portrait par Nadar, il doit toujours être équipé d’un solide pantalon et d’une veste rugueuse ; il doit sans doute laisser tout le temps traîner un vieux couteau dans sa poche, porte la pipe au bec et a rangé une loupe dans son gilet. Tout cet équipement le rend sympathique et suranné.

Il chasse la petite bête.


Il parle dans ses Souvenirs d’un entomologiste de mésothorax, d’orphéon batracien, de stemmates rouges, de dermestes poudrés, et même, même de staphylins fluets. Comment ne pas vénérer celui qui connaît l’existence et peut disserter avec la plus grande sagacité du staphylin fluet ? Celui qui l’observe, à quatre pattes dans le gazon, durant des heures ? Quelqu’un qui a l’air de descendre de la Lune et qui a toujours les genoux verts ? Je ne peux pas m’empêcher de déborder de sympathie pour ces hommes-là.

C’est bien simple, à le lire, je n’ai pas vu le temps passer. Les malheurs du Sphex au vol lourd ou les soucis des Epeires fasciées, qui sont en pleine crise de l’immobilier, m’ont tenu en haleine d’Arles à Paris.


Je conclus de cette lecture que le Professeur Fabre, sous des dehors scientifiques, n’est guère sérieux.

Preuve en est qu’il traîne ses guêtres sur les chemins de l’Aveyron, et qu’il y passe son temps à retourner des charognes pour s’instruire auprès des nécrophores – qui passent leur existence à enterrer les cadavres des animaux morts pour y placer leurs larves. Le chien crevé ou feu le crapaud sont vite enterrés, farcis de petits nécrophores mis en nourrice.

Le spectacle est trop beau : la ferveur du savant ne connaît plus de bornes, la Muse l’emporte. « C’est le Nécrophore, si différent de la plèbe cadavérique par sa taille, son costume, ses mœurs. En l’honneur de ses hautes fonctions, il fleure le musc ; il porte rouge pompon au bout des antennes, flanelle nankin sur la poitrine et en travers des élytres, double écharpe cinabre, à festons. Costume élégant, presque riche, bien supérieur à celui des autres, toujours lugubre. » On croirait Dumas en train de dépeindre un zouave. C’est de la science, et de la plus belle.
Tiens donc, une taupe, quelle joie.

« Surmontons notre dégoût ; relevons du pied l’immonde détritus. Quel grouillement là-dessous ! Quel tumulte de travailleurs affairés ! ».

Mais voilà ! Qu’attendions-nous ? Surmontons, relevons, retournons d’immondes détritus ! Ces choses là sont bien affreuses, sentent un peu fort et se révèlent hautement instructives. A lire le bon père Fabre, il vous prend des envies de courir les prés pour y dénicher deux ou trois taupes décédées, les bousculer avec enthousiasme et ameuter tout le landerneau pour que l’on se réjouisse de concert, en regardant dessous. Frisson sacré de la science !
Reposons cette brave taupe : les nécrophores se remettent au travail et vous l’enfouissent en deux heures à peine, un pater, deux misere, un coup de goupillon et l’affaire est faite. L’homme n’en fait pas encore autant.
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Le plus beau de l’affaire, c’est que Fabre soudoie tous les enfants du voisinage, à grands renforts de piécettes ; dans son Aveyron natal, les gamins courent les chemins, torturent des fourmilières, traquent le grillon et renvoient l’école aux calendes grecques. Ils ratent leur certificat d’études primaire19, commettent d’abominables fautes de français, torturent le subjonctif, mais capturent toutes les bestioles possibles, pour alimenter les vivariums du Monsieur un peu bizarre, mais qui paye bien.

La science entomologique avance, l’orthographe recule, le maître d’école se pend de désespoir. Un peu de patience, on va bientôt pouvoir le retourner pour regarder dessous.

Fabre récupère le tout, le met dans des cages de verre, des pots, des cornues, ajoute des feuilles de salade, fait chauffer à feu doux, sale, poivre, bref, mitonne toute une série d’expériences. Il en note les résultats sur un grand cahier à spirale, à la plume Sergent-Major et à l’encre violette. C’est son petit-fils qui a l’honneur de nourrir la Mante religieuse.
D’autres fois, taquin, il s’amuse à prouver que la cigale est sourde comme un pot, en entourant l’arbre qui l’abrite d’une ceinture de pétards du 14 juillet. Tout saute dans un fracas formidable, les très vieilles dames en meurent de saisissement, mais la cigale, elle, poursuit imperturbablement son concert, qu’elle n’entend pas.

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Concluons sur des choses encore plus gaies : l’Apocalypse s’impatiente, à en juger par des signes incontestables.
A Perpignan, se déroule la procession de la Saint Sanch. D’étranges personnages vêtus d’écarlate, aux capuchons médiévaux et mystérieux, entourent un magnifique Christ de bois, crucifié, souffrant, le visage émacié.

Mirabile visu : dessein divin ou travail du bois, depuis sept siècles, la belle tête du Fils se penche de plus en plus, inéluctablement, sur sa poitrine. La légende veut que lorsque le menton touchera la poitrine du Sauveur, commencera l’Apocalypse, qui est une vraie partie de plaisir : des anges jouent de la trompette, au dessus de lacs de soufre et de vallées de larmes, et des Agneaux à six cornes marquent au front les Elus.
Selon toute probabilité, le coup d’envoi des festivités sera donné avec l’accent du Roussillon, à Perpignan, par un Séraphin doté d’une moustache de facteur pyrénéen. Ce qui manque un peu de sérieux, pour une affaire aussi grave, que Diable. Si j’ose dire.
6 octobre 2002 – Rien de moins asymétrique que l’œuf de l’albatros.

Nous rentrons dans des mois vénérables, des mois de feuilles mortes et de vendanges tardives. Certains partent chasser le lièvre dans les plaines de la Somme, à la lueur rasante du soleil du matin, d’autres mettent le miel en pot, dans la lumière dorée qui mue les paillettes de cire en éclats d’ambre précieux. On se sent comme une irrésistible envie d’aller aux champignons, vêtu d’une parka de cuir, d’un pull écru et d’un vieux pantalon, de ramasser des feuilles mortes, d’appeler le chien tout en sifflant du Brassens.

Le soir, on ne sifflerait plus son chien, mais un vieux porto, en se passionnant pour des choses aussi importantes que la collection de timbres d’avant-guerre du grand-père, les octocaralliaires20, l’improbabilité de l’ornithorynque ou ce fait curieux, qui veut que les oeufs de l’albatros sont les seuls de toute la création qui n’aient pas de gros ou de petit bout.

Je sens bien que les bras du lecteur lui en tombent, mais le fait est là, zoologique et effrayant : rien de plus régulier, rien de moins asymétrique que l’embryon de l’albatros. Baudelaire lui-même, qui a perçu bien des belles choses, n’a pas vu l’essentiel dudit oiseau, qui est dans l’œuf. Les plus grands génies ont de ces absences, et Christophe Colomb ne vivrait pas une si prospère postérité s’il n’avait connu que des albatros.
Pendant que ces choses essentielles se déroulent et tandis que pond l’albatros, en ville, les matinées sont pleines de déceptions et les soirées se rafraîchissent, mais les théâtres des boulevards brillent dans la nuit ; les terrasses des cafés sont encore pleines d’amis déjà chaudement vêtus, qui boivent du Brouilly en disputant de Nietzsche, de l’homme et de Dieu avec un sérieux pour ainsi dire papal, jusqu’au premier calembour – abominable de préférence. C’est bien ce qui nous sauve, ceci et l’œuf de l’albatros.
Dans l’axe de la rue de Maubeuge, une lune surprenante s’est faite énorme et rousse comme une héroïne de Maupassant. Octobre est une vieille Pythie, dont les oracles et les signes obsèdent l’âme, qu’elle s’en défende ou non.
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Une vieille Pythie meurtrière. Octobre est un assassin sans scrupules.

Il a principalement mis fin à Pline l’Ancien (je me devais de le signaler), à la bête du Gévaudan et à une marchande de journaux de Montparnasse, en 1885, en lui faisant choir sur les abattis une bien belle locomotive à vapeur, arrivée peut-être un peu vite au bout du quai, qui venait de crever la façade de la gare avant d’atterrir deux étages plus bas sur le kiosque du boulevard, sa propriétaire et ses journaux, dans un grand bruit formidable. Comme c’était un peu lourd, l’ensemble en fut extrêmement mélangé, et l’on eut bien du mal à distinguer la locomotive, les journaux, le kiosque et la brave dame. De là à ce qu’on ait très chrétiennement enterré un kiosque…


Il faut de ces trépas tragiques pour saisir que tout le monde ne peut pas « mourir une lance épaisse et bien trempée dans la main droite, et les rênes d’un coursier fougueux dans la main gauche », comme le désire ardemment le guerrier Peul, sage, fier et ombrageux dans les contes de Amadou Ampâté Ba.

Certains meurent en recevant une locomotive fougueuse sur la physionomie.


Au mois d’octobre, l’individu raisonnable aura donc tout intérêt à boire du porto, à réfléchir aux oracles, et à ne jamais sortir sans se munir d’une lance Peul au fer bien trempé. Il aura soin également de changer prudemment de trottoir, s’il doit longer les façades des gares parisiennes.

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Pour mettre un peu de jazz dans tout cela, l’auteur sort en sautillant de sa salle de bains, sur le rythme trépidant d’un standard effréné des années 50, plein de pianos, de trompettes et de clarinettes maniées par de grands diables noirs, pleins de sourires contagieux, habillés d’atroces costumes larges, probablement violets à bandes bleues, si tout se passe bien.
Il ne se tient plus de joie, s’habille en dansant n’importe comment, beugle avec une grande énergie et gigote sur place, ce qui se révèle bien compliqué ; d’ailleurs, il s’y perd. Une chaussette sur la tête, un chapeau aux pieds, et une veste autour des reins, il découvre, une fois de plus trop tard pour sauver les apparences, la satanée présence d’un voisin au bord de la crise de nerfs, cramponné à sa fenêtre comme à la dernière bouée de la raison. Et comme à chaque fois, il prend soin de le saluer bien bas.

La veste tombe à terre, l’auteur est d’une grande indécence et tente de s’en tirer par un grand sourire. Le voisin meurt, ou presque, il râle en tous cas, il agonise, il entonne un de profundis et fait venir un prêtre de toute urgence.

Pour le dire en toute franchise, l’homme est donc plus fou qu’un rat dans un sac.

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Ce qui nous conduit habilement à nous étendre un peu sur cette affaire de rats fous dans des sacs ; j’en mourrais d’envie.
Celui auquel je pense était très peu fou, mais extrêmement mort, bien davantage que le voisin, qui théâtralise un tantinet. La dernière fois que nous le vîmes, avant de l’abandonner à une poubelle quelconque en guise de sépulture, il gonflait un sac en plastique des plus modestes. Nous venions de le trucider, au cours d’un combat d’une rare violence.

La bestiole, que nous avions baptisé du nom de Michel à grands coups de tuyau dans les moustaches, l’avait bien cherché, en envahissant l’appartement d’un ami où il se comportait avec la dernière incorrection, vivant sur le pays et rançonnant les habitants.

Une première mission de recherche et d’intimidation avait pourtant eu lieu ; en guise de sommation et à la suite d’un affrontement des plus sautillants, une reprise de volée fulgurante parvint, d’un revers de manche à balai, à expédier le courageux Michel dans les cordes, puis cinq étages plus bas. Las, n’ayant pas saisi toute la portée de ce message fort, l’animal revint faire ce que font tous les rats du monde : pousser l’homme aux frontières de l’angoisse, en le plongeant dans un imaginaire de peste médiévale, d’aubes sinistres, de flagellants sanglants et de cadavres bleuâtres amoncelés dans des charrettes.
Au nom du droit imprescriptible de l’étudiant à disposer de lui-même et de son habitat naturel dans cette quiétude bourgeoise en passe de devenir notre Saint Graal, nous autres conjurés décidâmes d’en finir avec cet animal, qui s’amusait à faire son nid dans l’épaisseur du matelas, à percer à coup de dents deux centimètres de bois le long d’un placard pour se goinfrer, et pire encore, à effrayer d’innocentes jeunes filles italiennes lorsqu’il leur arrivait de s’étendre sur le susdit matelas. Autant de casus belli impardonnables.

Nous décidâmes de sévir ; partis à deux, armés d’un balai et d’un couvercle de poubelle, nous arrivâmes à quatre et c’est aux cris de « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les rats » que l’enfer s’abattit sur les épaules du malheureux gaspard21. Il eut beau se démener en tous sens, en poussant des cris à vous fendre l’âme, il fut bel et bien réduit aux dernières extrémités, coincé dans un matelas isolé du reste du champ de bataille, sans possibilité de fuir. Tactique superbe !

Animé d’une sainte fureur, l’un d’entre nous entreprit de serrer comme un beau diable le matelas, et donc Gaspard Michel, entre des mains habituées aux escalades les plus périlleuses et aux parties de baby-foot les plus échevelées – autant dire légèrement musculeuses. Ses deux bras n’étaient plus que tendons ; il était beau comme l’antique, écrasant ainsi l’infâme. Nous retenions notre souffle et l’irrésistible envie de lui élever une statue : « Saint Raphaël écrasant le vice ». Edifiante allégorie chrétienne.

Etouffés par le matelas, nous percevions des sons troublants. Ce rat couinait comme un sourd, c’était morbide et exaltant.


Nous entendîmes un petit crac.

Gaspard Michel était profondément marqué dans sa chair. Ce fut un jeu d’enfant que de le capturer, il ne respirait plus qu’une fois sur deux avec un petit «pfffftcloc » qui nous amena à dresser un pronostic vital réservé. Histoire d’abréger ses souffrances, nous finîmes par l’euthanasier dans l’évier. De profundis, glorieuse fin d’un combattant courageux, dont l’on ne peut qu’admettre qu’il sut mourir avec le courage du Peul ombrageux.

Il ne reste plus aux conjurés qu’à espérer que Dieu, s’il existe, ne soit pas un grand rat.

Il m’arrive d’en trembler.


20 octobre 2002 – Le Capitaine, qui ne se tient plus de joie, danse comme un wapiti.



Un Capitaine au long cours, amateur de whisky, se fait mordre la barbe par un lama des Andes, qu’il qualifie séance tenante de bayadère de carnaval, un professeur farfelu teste des patins à roulettes à moteur tandis que des espions borduro-syldaves lui dérobent les secrets de la « fusée lunaire » et un jeune journaliste en pantalon de golf parle à son chien, tandis qu’un jaguar avale une éponge, qu’un prophète de carnaval tape sur un gong et qu’une éclipse de soleil bienvenue vient vous sauver tout ce beau monde. Le bûcher s’écroule, parce que le Capitaine, qui ne se tient plus de joie, danse comme un wapiti22.

Autant dire que, vautré les pattes en rond sur un futon bleu, à demi enfoui sous un plaid douillet, l’homme d’octobre n’hésite pas une seconde à relire sa collection de Tintin et Milou en buvant des tisanes au tilleul23, ce qui surprend beaucoup ses congénères, à commencer par le voisin d’en face qui s’inquiète de ce calme assourdissant.

Le plaid est pourpre : l’homme y gagne aussitôt la nonchalante majesté d’un empereur du troisième siècle, jusqu’au moment où il se gratte le pied, avec la nonchalante majesté du joyeux ouistiti.
Résumons cet ensemble : plus l’homme sage consulte ses vieux Tintin, plus il ressemble à Julien l’Apostat, à Constance Chlore, peut-être même à Aurélien. Pour un peu et s’il ne se retenait pas, il abandonnerait la Dacie au Goths, mettrait une raclée méritée à la reine de Palmyre, et restaurerait le culte du Soleil Invaincu, histoire de rire un peu.

Les voisins n’ont encore rien vu. La semaine prochaine et si le temps se maintient, l’homme pourra envisager de sacrifier un petit taureau sur son balcon.


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Le lendemain, mon Dieu, mais une fois dissipées les brumes matinales, l’homme déborde d’activité ! Il s’apprête à butter les brocolis, se souvient alors qu’il n’a pas planté de brocolis dans son plancher et tourne désespérément sur lui-même, en cherchant comment s’occuper.
Puisque la Joconde est déjà peinte et l’Iliade déjà écrite, il arrose le lierre du salon, et monte des meubles avec un sérieux de bénédictin, en caleçon et en se servant d’une Pataugas en guise de marteau24. Pris d’une frénésie de bricolage, il perce des trous dans des murs, enfonce des chevilles, retravaille au tournevis cruciforme l’esthétique générale de l’ongle de son index, saigne doucement dans des pâtes aux beurres, et consacre le temps qui lui reste à se taper avec un bel entrain sur la moustache (il y faut un art très sûr), en jurant comme un soudard qui n’a plus de vin.

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Le soir venu, tandis qu’il sifflote en passant de la cire d’abeille sur un grand coffre antique, un je-ne-sais-quoi l’appelle et l’homme se tourne vers le ciel immobile d’une nuit d’octobre.

Il sort sur le balcon, frissonne, remonte son col roulé et lève la tête. Tout est presque calme, comme Paris peut l’être, et par une grâce des plus rares en ces temps de grande luminescence urbaine, on aperçoit quelques étoiles dans le ciel gelé, au-dessus des toits. L’homme se sent tout heureux, comme cela, pour rien, pour une lune pleine sur une cheminée de Paris.

Il se retourne, frissonne à nouveau et rentre, dans la chaleur et les odeurs de cire. La poésie des étoiles n’a qu’un temps.
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Toutes ces étoiles, toutes ces nébuleuses, tous ces soleils et ces galaxies clignotent au-dessus d’un monde bien captivant et bien effrayant, où des voisins froncent des sourcils interrogateurs devant le spectacle de l’homme.

Dieu merci, il reste à voir quantité de choses étonnantes et ma foi assez belles.

On peut citer, de façon pour ainsi dire exhaustive, l’ornithorynque, l’hamadryas d’Arabie, le forficule et l’orthoptère, la cétoine et le pompile, parfois même les journalistes anglais. 


L’un d’entre eux vient de conquérir seul l’Isla de las ratas, une possession espagnole, située tout prêt d’Ibiza. Le plus beau n’est pas tant l’absence totale de réaction de l’Espagne incrédule (« l’île des rats » n’est qu’un rocher inhabité) que le fait que cette conquête fulgurante est une grande première, tant par l’ampleur des forces en présence (un Anglais et quelques rats) que par le modus operandi.

Le courageux fils d’Albion est arrivé sur la grève hostile en pédalo, costumé en navigateur anglais du 16ème siècle – costume peu pratique, on se coince les chausses dans le pédalier, on sort couvert d’eau de mer et de cambouis et il y faut tout le flegme anglais pour ne pas entacher l’instant de quelques jurons malsonnants.

Le brave journaliste a contacté le ministère de la Défense anglais, qui lui a très officiellement et très honteusement refusé des renforts, pourtant rendus bien nécessaires par la résistance acharnée des rats espagnols, puis la Guardia Civile, qui ne parlait pas anglais, avant de planter l’Union Jack sur le nouvel empire britannique. Il a bivouaqué sur place, en dépit des derniers raids de commandos autochtones, lancés à destination des réserves alimentaires, et n’est reparti que le lendemain, après avoir rebaptisé l’île des Rats du nom d’Ile Stilton – le stilton est un fromage anglais un petit peu plus abominable que les autres, à base de lait et de persil, seigneur Jésus, du persil dans le fromage.

Il a laissé derrière lui un drapeau et un soldat de plomb, baptisé Gordon.

L’Espagne n’a toujours pas tenté de parachuter des troupes de choc, l’Invincible Armada semble bien morte et il y a des jours où l’Anglais semble assez proche de l’homme.
Ce dernier se sent moins seul et tous les voisins de la terre se découvrent de plus en plus cernés par des farfelus plus agités que des wapitis25.

L’homme et l’Anglais ne tarderont pas à prendre conjointement d’assaut son balcon, dans un pédalo armé jusqu’aux dents. Ils suspendront le voisin par les pieds, puis casseront la croûte de concert en regardant les étoiles, habillés en rétiaires ou en nonnettes, et ils chanteront en frissonnant les mérites des hommes fameux, sous la lune énorme. Plus loin, des amis de l’homme, rigolards en diable, s’attacheront à chasser le col-vert en nocturne, à demi-nus, immergés jusqu’à la taille dans le petit étang du parc des Batignolles. Ce ne seront qu’éclaboussures jubilatoires et moments étonnants.

Viendra le moment, hélas, où d’autres voisins lanceront sans doute des chaussures à la tête des uns et des autres, et tous devront alors faire retraite. Seront alors sauvés les canards et les voisins suspendus.

Voilà la vraie question. Les voisins d’en face l’emporteront-ils toujours sur les individus les plus biscornus que des wapitis, sur ceux qui rêvent de conquérir à dos de pédalo d’improbables îles espagnoles?



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